05 mai 2007
Hugo Chavez et les capitalistes
Le pays du « socialisme du XXIè siècle » connaît une très forte croissance depuis plus de trois ans… grâce à un secteur privé très dynamique. Paradoxe ? Non. Simple logique économique.
Le 22 mars dernier, la Fedeindustria, la
Confédération patronale des petites et moyennes industries a organisé un drôle
de séminaire dans l’hôtel Hilton de Caracas, au Venezuela. Financé par quelques
grandes entreprises (dont la multinationale Nestlé) et rassemblant près de 230
patrons locaux, ce séminaire a donné lieu à une franche poignée de main entre
Jorge Rodriguez, le vice-président du Venezuela et Perez Abad, le président de
l’organisation patronale.

Il faut dire que depuis la réélection d’Hugo Chavez le 6 décembre dernier, l’époque est à la détente. Après les échecs d’une tentative de putsch, de la grande grève patronale de 2002-2003 et du référendum révocatoire de 2004, le patronat s’est beaucoup attendri. Aujourd’hui, il accepte de participer à la construction du «socialisme du XXIème siècle» cher au gouvernement vénézuélien. Le président de la Fedeindustria n’hésite pas à se dire «prêt à s’engager pour construire, au côté du gouvernement, un modèle socio-productif plus équitable et un pays plus juste». Même tonalité du côté des participants : «Que nous le voulions ou non, le pays change et les entreprises doivent s'adapter» (le Monde du 16 avril).
Ainsi malgré le
socialisme et malgré la politique musclée de son président, il reste encore des
patrons au Venezuela ! Non seulement le capital privé n’a pas fuit la politique
d’Hugo Chavez (honni en France par les libéraux de gauche et de droite), mais
ses représentants les plus éminents sont maintenant prêts à « s’adapter » à la
réalité politique du pays. Mais comment cela est-il possible dans le monde
mondialisé que nous le connaissons, où l’on nous promet l’excommunication de la
croissance à la moindre revendication sociale ? Le Venezuela serait-il
magiquement parvenu à s’extraire de cette réalité économique que l’on porte en
drapeau à la Commission européenne et dans les chroniques d’Éric Le Boucher
?
Certes, le Venezuela a du pétrole. Mais c’est aussi le cas de l’Arabie
Saoudite. Si l’on compare les taux de croissance des deux pays, le Venezuela
fait 3 points de mieux que l’allié américain depuis deux ans (9% contre 6% en
moyenne). Et cela ne change pas tellement le fond de la question : comment se
fait-il qu’il y ait encore des entreprises privées et des capitaux au Venezuela
alors qu’il y a tant de paradis capitalistes ailleurs dans le monde ? La
concurrence et la libre circulation des capitaux ne devrait-elle pas avoir
depuis longtemps rayé cette économie socialiste de la surface du globe en ne
laissant que les champs de pétrole et les structures gouvernementales d’une
économie administrée ?
La vérité est que, contrairement à ce qu’on
entend partout, le capital et les capitalistes ne « fuient » pas aisément un
pays dans lequel ils ont investi. Qu’est-ce c’est que le capital ? Ce n’est pas
de l’argent qui dort sur des comptes bancaires et qu’il suffit de retirer au
guichet. Ce sont des actifs physiques, des usines, des machines, des routes et
des bâtiments. Les titres financiers qui circulent de part le monde n’ont aucune
valeur en eux-mêmes. Ils ne valent que pour ce qu’ils représentent concrètement,
c'est-à-dire les biens matériels qui servent à la production et qui créent des
richesses. Or, ces biens là ne s’envolent pas. Ils ne partent pas facilement
dans un pays étranger. Mettez-vous à la place d’un capitaliste. Imaginez que
vous êtes propriétaire d’une usine au Venezuela et que l’on vous commande de
mieux payer vos ouvriers et de respecter leurs droits sociaux sous peine
d’expropriation. Vous faites quoi ? Vous vendez votre usine ? A qui ? Vous
grognez, mais vous devez bien obtempérer devant la force de la loi et le bâton
de la police.
Jean-Marc Sylvestre et le Commissaire à la concurrence
diraient que tout cela est bien mauvais pour l’investissement. Certes, les
capitaux qui existent ne fuient peut-être pas, mais qui voudra investir et créer
de nouvelles richesses dans un pays où la liberté de l’entrepreneur est bafouée
? C’est là qu’intervient la conférence de l’hôtel Hilton. Un entrepreneur
acceptera toujours d’investir s’il a une perspective de profit minimal à la clé.
Dès lors, il suffit de garantir ce profit (même à un niveau faible) pour que les
capitalistes acceptent de serrer la main du vice-président marxisant de la
République Bolivarienne du Venezuela. La puissance de l’argent triomphe toujours
! Même s’il est rouge.
Lire aussi: Expérimentations socialistes au Venezuela
Pour Parti Pris
01 octobre 2006
Où nous entraîne l’économie américaine ?
Pour relancer leur économie
après les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont conduit une politique de
relance monétaire et ont massivement emprunté auprès du reste du monde. Cette
stratégie, risquée, pèse actuellement sur l’économie mondiale.
En 2003,
le déficit commercial américain allait afficher un montant historique de près de
500 milliards de dollars et le monde entier s’inquiétait. L’économie de la
première puissance mondiale devait trouver plus d’1 milliard de dollars chaque
jour auprès du reste du monde pour financer sa croissance et sa consommation.
Ces déficits considérables pesaient sur le dollar, d’autant que les taux
d’intérêts de la Federal Reserve (la rémunération du billet vert) étaient
historiquement bas.
Des taux d’intérêt faibles ont l’avantage
d’inciter les ménages et les entreprises à emprunter et permettent de relancer
l’investissement et la consommation, donc la croissance. Après les attentats du
11 septembre, les Etats-Unis avaient utilisé à fond la carte de la relance
monétaire et pendant 4 ans, les taux d’intérêt ont été voisins de l’inflation.
Conséquence : les ménages et les entreprises ont massivement emprunté, ce qui a
créé un véritable appel d’air dans le reste du monde qui s’est mis à financer
sans compter l’économie américaine.
Mais cette stratégie n’était pas
sans risque. Déficits et taux d’intérêts faibles ont tendance à faire chuter une
monnaie. Du coup, le dollar s’est effondré entre 2002 et 2004 et prêter au
consommateur américain devenait de plus en plus risqué pour des étrangers qui ne
voulaient pas être remboursés dans une monnaie faible. A partir de 2004, la
Federal Reserve fut donc contrainte de modifier sa politique et de faire
remonter progressivement les taux d’intérêt pour défendre sa monnaie. Ceux-ci
passèrent de 1% à plus de 5% aujourd’hui.
Une marge de manoeuvre étroite
En toute logique on aurait pu s’attendre à ce que, le crédit
devenant plus cher, la consommation et les déficits américains se réduisent. Or,
c’est exactement le contraire qui se produisit. D'après le Bureau d'analyse économique américain, les déficits continuèrent de se creuser : 635 milliards en 2004, 791 milliards en 2005, et on
est aujourd’hui sur un rythme de plus de 850 milliards de dollars par an (statistiques détaillées). Au
total, près 6,5% du PIB américain est intégralement financé par l’étranger
!
Bien qu’elle ait permis d’enrayer la chute de la monnaie américaine,
la stratégie d’augmentation des taux d’intérêt a donc échoué à réduire les
déficits. Il y a deux raisons à cela. La première c’est que l’augmentation des
prix du pétrole et des matières premières ont fortement pesé sur la balance
commerciale américaine. La seconde est plus problématique : les Etats-Unis
doivent en effet payer des intérêts à ces étrangers qui les financent, et ces
intérêts augmentent dangereusement au fur et à mesure que les taux s’élèvent.
Résultat : la balance des revenus américaine s’est dégradée de 25 milliards de
dollars en deux ans.
Cette situation crée un piège redoutable : d’une
part, les américains sont obligés d’augmenter les taux d’intérêts pour soutenir
leur devise. Cela leur permet de continuer d’emprunter à l’étranger et de
sauvegarder la pérennité de 6,5% de leur richesse. D’autre part, en augmentant
les taux d’intérêt, ils ralentissent leur croissance et dégradent leurs finances
puisqu’ils doivent payer des intérêts de plus en plus élevés, ce qui creuse
leurs déficits. La marge de manœuvre est donc devenue particulièrement
étroite.
Argent plus cher
Plus largement, l’état des finances
américaines a aussi des conséquences sur l’économie mondiale. En siphonnant plus
de 2 milliards par jour, les Etats-Unis assèchent le financement des autres
économies. Les pays en voie de développement non producteurs de pétrole sont
particulièrement touchés. Pour attirer des capitaux ils doivent augmenter les
taux d’intérêt à des niveaux considérables. En Turquie par exemple, ceux-ci
s’élèvent à 15%. Même en tenant compte de l’inflation, les taux d’intérêt réels
y sont supérieurs à 5%. L’Europe n’est pas épargnée. Alors que la croissance de
la zone euro reste faible, la BCE doit augmenter régulièrement ses taux pour
maintenir à un niveau raisonnable le différentiel avec la Fed.
Au final,
avec l’augmentation des prix du pétrole et le creusement des déficits
américains, l’économie mondiale est en train de sortir d’une période où l’argent
était particulièrement bon marché pour entrer dans une période où le capital
sera de plus en plus rare et donc cher. Ce n’est bon ni pour la croissance, ni
pour l’emploi, ni pour les revenus du travail. Avec en plus la menace d’une
crise financière grave si l’économie américaine ne parvient pas à se sortir de
ses déficits abyssaux ou si le dollar venait à s’effondrer.
08 janvier 2006
L'inde: un développement à part
Depuis 1947, l’Inde a cherché à préserver son
indépendance économique en mettant en oeuvre une stratégie de développement
protectionniste. Désormais dirigé par un économiste, son gouvernement actuel
essaie de remettre cette stratégie en cause.
Avec une croissance estimée à 8%
en 2005, l’Inde semble enfin pouvoir rivaliser avec la Chine en terme de
développement. Il faut dire que le « taux de croissance indien » a longtemps
signifié pour les économistes une croissance particulièrement médiocre et
aléatoire, n’excédant qu’exceptionnellement les 3%. Nous sommes alors dans les
années 60 et 70, à une époque où l’indépendance de l’Inde n’a pas permis à ce
pays n’amorcer son décollage économique. A la limite de l’autarcie, le
développement économique indien est fondé sur une stratégie nationaliste
d’indépendance, l’industrie nationale devant se substituer aux importations.
L’idée est de taxer très fortement toute importation et de limiter au maximum la
part des entreprises étrangères dans le capital national. Les gouvernements
indiens veulent ainsi supprimer tout lien de subordination économique vis-à-vis
de l’ex-puissance coloniale britannique et des autres puissances occidentales en
s’excluant volontairement du commerce international. Cette indépendance par le
protectionnisme entraîne une diminution de la part des exportations indiennes
dans le commerce mondial, qui passe de 1,9 % en 1950 à 0,6 % en 1973.
Une
première libéralisation…
Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 conduisent les
gouvernements indiens à revoir leur stratégie. Dépourvue de pétrole, l’Inde doit
s’approvisionner à l’extérieur, ce qui implique de pouvoir dégager un minimum de
ressources par le commerce. Une timide ouverture est alors menée par Rajiv
Gandhi dans les années 1980, mais ses préventions par rapport aux
investissements étrangers perçus comme le bras armé de l’impérialisme occidental
l’ont amené à financer cette modernisation par l’emprunt. Résultat : la dette
extérieure s’élève à 72 milliards de dollars en 1991, soit presque 30% de son
PIB de l’époque. L’effondrement de l’Union soviétique et la brusque montée des
prix du pétrole qui font suite à la guerre du Golf vont alors porter un coup
fatal aux finances du pays qui se trouve contraint de faire appel au FMI. Comme
de juste, celui-ci conditionne son aide à la mise en œuvre d’une politique de
libéralisation qui sera menée par Manmohan Singh, alors ministre des
finances.
De nombreux économistes et analystes voudraient voir dans cette
libéralisation de 1991 l’explication de la fin du syndrome de croissance faible
de l’économie indienne. Pour ceux-là, l’Inde serait enfin la preuve tant
recherchée des bienfaits de la libéralisation et de la politique de
développement du FMI.
… toute relative
Une analyse un peu approfondie
permet de mettre en doute cette hypothèse. Tout d’abord, la libéralisation et
l’ouverture de l’Inde sont très relatives. En 1991, les droits de douane
s’élevaient en moyenne à 79 %, (avec des pics tarifaires à 400 % sur certains
produits) et représentaient 38 % des recettes fiscales de l’État. Cette moyenne
est tombée à 24,6 % en 1996-1997, avant de remonter à 30,2 % en 1999-2000.
L’Inde reste l’un des pays les plus protectionnistes au monde avec taux
d’ouverture de moitié inférieur à celui de la Chine. De la même façon, les
chiffres montrent que le décollage économique de l’Inde a précédé plutôt qu’il
n’a suivit les réformes de 1991. Dès les années 80, l’Inde connaît un taux de
croissance régulièrement supérieur à 5%, qui culminera à près de 10% en 1988.
Enfin, il convient de mettre en avant les effets pervers de cette libéralisation
sur le développement des inégalités sociales et régionales. Si la classe moyenne
indienne (au sens occidental) qui gagne plus de 1000 dollars par mois représente
entre 150 et 200 millions de personnes, il n’en reste pas moins que plus du
tiers de la population (400 millions de personnes) vit avec moins d’un dollar
par jour. Malgré la croissance, le Programme des Nations unies pour le
développement (PNUD) montre même une dégradation relative du développement de
l’Inde. Ainsi, en raison de l’accroissement des inégalités, l’Inde est passée du
94e rang en 1994 au 127e en 2003 (sur 177) en terme de développement humain
(IDH).
Gouvernement social-libéral
Depuis l’arrivée de la gauche au
pouvoir le processus de libéralisation est à nouveau en débat. Devenu Premier
ministre, Manmohan Singh a bien l’intention de poursuivre le programme de
libéralisation qu’il avait lui-même engagé en 1991. Privatisations, baisse des
impôts sur les sociétés et sur les revenus, baisse de la TVA sur les produits de
luxe, flexibilisation du marché du travail et ouverture plus grande aux
investissements étrangers sont au programme du gouvernement. Les grèves de mai
et de septembre 2005 ainsi que l’opposition du Front de gauche, parti allié à la
majorité mais opposé à ces mesures libérales, sont pour l’instant parvenues à
empêcher la mise en œuvre de cette politique. Fidèle à sa tradition et jalouse
de son indépendance, l’Inde restera sans doute encore quelque temps un modèle de
développement à part, insoumis aux dogmes de l’idéologie libérale.
Pour Parti Pris
08 décembre 2005
Expérimentations socialistes au Venezuela
Fort de sa position
géopolitique et de sa richesse pétrolière, le Venezuela a retrouvé une stabilité
institutionnelle qui lui a permis d’engager une politique économique originale
fondée sur la cogestion.
Après des années de confrontation très dure, la
situation politique et les relations entre l’opposition et le gouvernement au
Venezuela tendent à se normaliser. Il faut dire que les échecs successifs de
l’opposition l’ont considérablement affaiblie et discréditée, aussi bien dans le
pays qu’à l’international, et que plus personne ne conteste la légitimité
institutionnelle du gouvernement chaviste. Preuve de cette normalisation, la
popularité de Chavez déborde sur la base électorale de ses adversaires : les
derniers sondages le créditent d’un taux de popularité de 77 %, nettement
supérieur au soutien obtenu lors du dernier référendum sur sa révocation (59
%).
Cette confiance est évidemment liée à l’excellente situation économique
du pays. Après une très forte récession en 2003, due pour l’essentiel à la
grande grève de décembre 2002-janvier 2003, l’économie a crû de 17,4 % en 2004,
et de 9,3 % sur les 6 premiers mois de cette année. Parallèlement, le taux de
pauvreté est passé de 54 % en 2003 à 38,5 % aujourd’hui, voire 30 % si l’on
tient compte des programmes d’aide alimentaire. Bien entendu, une partie de
cette richesse est engendrée par le secteur pétrolier, qui pèse pour près d’un
tiers dans la richesse nationale. Mais on aurait tort de ne voir dans la bonne
santé du Venezuela que celle de l’activité pétrolière. Les études montrent au
contraire que cette dernière a bien moins crû que l’activité non pétrolière (8,7
% contre 20,2 % en 2004) et que ce qui tire la croissance vénézuelienne relève
davantage de la consommation et de l’investissement interne que des cours
mondiaux du pétrole.
Programmes sociaux et démocratie participative
Une
première explication du développement économique vénézuelien se trouve dans la
politique sociale du gouvernement, qui a permis de réintégrer toute une partie
de la population pauvre dans l’activité économique en lui donnant un meilleur
pouvoir d’achat et en l’incitant à s’organiser et à développer de nouvelles
activités. Les cercles bolivariens mis en place dans les quartiers populaires au
début de l’aire chaviste se sont ainsi progressivement transformés en « missions
» d’éducation et de santé et en comités locaux gérés selon un principe de
démocratie participative. Le gouvernement a largement contribué à ces
initiatives en conditionnant ses subventions à la création de coopératives et en
développant des programmes bancaires de micro-crédit. Plus de 40 000
coopératives de production ont ainsi été créées, soutenues par des conseils de
planification locaux et par le gouvernement.
L’éducation, la santé et la
lutte contre la pauvreté ont très fortement marqué les premières années du
gouvernement chaviste. Les programmes d’éducation ont permis à 1,3 million de
personnes d’apprendre à lire et l’instauration de repas gratuits dans les écoles
primaires a fait augmenter d’un million le nombre d’élèves scolarisés. Le
gouvernement a par ailleurs mis en place des supermarchés subventionnés pour
limiter la malnutrition et a fait venir près de 10 000 médecins cubains au titre
de la mission Barrio adentro (au cœur du quartier).
Le tournant socialiste
Les derniers mois du gouvernement chaviste ont été marqués par une
rupture idéologique et politique, la « révolution dans la révolution ». Sensible
depuis la victoire au référendum de l’été 2004, le tournant socialiste a été
officialisé en avril 2005. Le socialisme, c’est « vers là » que le Venezuela se
dirige, a officiellement annoncé Hugo Chavez.
La rupture annoncée se présente
en réalité comme une extension aux secteurs de l’économie institutionnelle des
principes de démocratie participative testés dans les missions, plutôt que comme
une véritable révolution. L’objectif affiché est de développer la cogestion au
sein des grandes entreprises d’État et des sociétés privées en situation de
faillite. La mesure pourrait concerner des centaines d’entreprises, qui seraient
rachetées par leur personnel grâce à des prêts à bas taux accordés par le
gouvernement. Le symbole de cette politique est la Venepal, principale papeterie
privée du pays, déclarée en faillite à l’automne 2004 et désormais sous le
contrôle de ses salariés, après une mesure d’expropriation votée au début de
2005. Mais c’est dans le secteur public que le tournant socialiste du
gouvernement vénézuelien engendre les résultats les plus paradoxaux, puisque la
réappropriation par les salariés de leurs entreprises revient à leur
privatisation partielle. La plus avancée dans le domaine est Alcasa, ancienne
entreprise publique de production d’aluminium, aujourd’hui théâtre de la plus
grande expérimentation de cogestion engagée au Venezuela. Les cadres et les
dirigeants y sont élus par l’ensemble du personnel, selon un principe de mandat
renouvelable.
Bien entendu, cette politique engendre aussi des tensions et
des contradictions, notamment entre les représentants du gouvernement,
incarnation de l’intérêt public, et ceux des salariés. On peut d’ailleurs noter
que le secteur pétrolier n’est pour l’instant pas concerné par ces mesures de
réappropriation ouvrière. Cependant, la rupture avec le socialisme étatique
(Chavez parle à ce propos de « capitalisme d’État ») mérite notre attention et
notre intérêt. Il sera sans doute temps, dans quelques années, d’en faire un
bilan plus complet.
Pour Parti Pris
15 février 2005
L'argentine du chaos au redressement: petites leçons d'économie néo-libérale
En décembre 2001, après avoir pendant plus de dix ans respecté
jusqu'à l'absurde les dogmes de rigueur prônés par les institutions économiques
internationales, l'Argentine connaît la plus grave crise économique de son
histoire. Son redressement passera par le retour à des pratiques keynésiennes
classiques et par l'affirmation de son indépendance vis-à-vis du FMI. Une leçon
à méditer.
En juin 2001 une note de l'OCDE affirmait, pleine d'optimisme, que
l'économie argentine était en train de «renaître de ses cendres» et qu'elle
renouerait bientôt avec «sa destinée prometteuse du début du siècle». C'était
bien le moins. Depuis le début des années 90, la politique économique de ce pays
avait scrupuleusement respecté les principes libéraux prônés par cette même
OCDE.
Lorsque Carlos Menem arrive au pouvoir en 1989, l'Argentine est déjà en
crise. La dictature militaire (1976-1983) et la guerre des Malouines ont ruiné
l'économie, la charge de la dette est devenue insupportable et l'inflation
rappelle celle de l'Allemagne des années 20 (en 1989 les prix sont multipliés
par 50). Pour en sortir, et notamment pour combattre l'inflation, le nouveau
gouvernement décide d'indexer le peso au dollar au taux de 1 pour 1 et l'inscrit
dans la Constitution (!). Cette mesure, qui avait l'avantage d'éliminer d'un
coup l'hyper-inflation coûtait cependant fort cher car il fallait que chaque
peso trouve sa contrepartie en dollar dans les réserves de la banque centrale.
Il était donc essentiel d'obtenir des dollars des organismes internationaux et
des investisseurs étrangers et de se plier aux normes libérales du «consensus de
Washington». Après un premier programme de rigueur, l'Argentine approfondit la
libéralisation de son commerce extérieur et de ses marchés financiers et se
lance dans un vaste programme de privatisation. Jamais État ne vendit autant et
si vite : entre 1990 et 1996, téléphone, radios, télévisions, chemins de fer,
électricité, eau, gaz, frappe de la monnaie, centrales nucléaires, pétrochimie,
poste, aéroports et pétrole sont privatisés, souvent bradés, presque toujours au
profit d'entreprises européennes ou américaines détentrices de
devises.
Tutelle du FMI
Mais le développement économique promis ne viendra
pas. Après une période de croissance, les crises asiatique (1997) et russe
(1998) conduisent les investisseurs à quitter brutalement l'Argentine. Alors que
le Brésil choisit de dévaluer sa monnaie, le gouvernement argentin préfère
maintenir coûte que coûte la parité avec le dollar. La manne des privatisations
s'étant tarie et la balance commerciale étant structurellement déficitaire, il
n'y a que le FMI qui est en mesure d'alimenter l'économie argentine en devises.
Il pose néanmoins des conditions strictes à son engagement et, à partir de 1999,
la politique économique argentine est proprement mise sous sa tutelle .
En
1999, le premier programme d'austérité du FMI prévoit la hausse des taxes et des
impôts, l'assouplissement de la législation du travail, la réduction des
salaires et des pensions des fonctionnaires, la privatisation et la mise en
concurrence de la sécurité sociale. Ce plan ne fait cependant qu'approfondir la
crise. A peine un an plus tard, le FMI est à nouveau appelé pour un nouveau
prêt. Les conditions posées se traduisent cette fois par le gel des dépenses
publiques pour 5 ans, la dérégulation du système de santé, l'abolition totale du
système étatique de sécurité sociale, une nouvelle hausse des taxes et la
réforme des retraites. Ce second plan d'austérité n'a cependant pas plus de
succès que le premier et l'économie argentine continue de s'enfoncer dans la
crise. Au printemps 2001, un ultime programme de rigueur est concocté par le
FMI, fixant des normes rigides de baisse des dépenses publiques pour un montant
de près de 8 milliards de dollars sur trois ans. Rejeté par la population, il
n'entrera jamais en application mais sera remplacé par d'autres mesures de
rigueur.

Le bilan de la tutelle du FMI est désastreux. Entre 1998 et 2001, l'Argentine connaîtra quatre années consécutives de récession, son PIB baissant de près de 14 % sur la période. La dette argentine, qui était de 65 milliards de dollars au début des années 90 et de 7 milliards avant la dictature est montée à plus de 155 milliards. Les privatisations ont essentiellement profité aux investisseurs internationaux : 90 % des banques et 40 % de l'industrie argentine sont détenus par des capitaux étrangers. Quant aux indicateurs sociaux, ils sont catastrophiques : le pouvoir d'achat des ménages a diminué de près de moitié en cinq ans, le chômage s'élève à 18 %, la pauvreté, qui atteignait à peine un million de personnes dans les années 70 (pour 34 millions d'habitants) touche à présent 14 millions d'Argentins ; l'analphabétisme est multiplié par six et concerne 12% de la population.
Voilà donc le pays qui, selon les libéraux de
l'OCDE, était en train d'accomplir sa «destinée prometteuse» en juin
2001.
Mais le fragile château de carte de l'économie argentine ne tardera pas
à s'effondrer. Le 5 décembre 2001, le FMI refuse d'accorder un nouveau prêt au
gouvernement social-démocrate argentin. La population, excédée, n'accepte plus
les nouvelles mesures d'austérité posées comme conditions par le FMI. Privé de
ressources en devises et voulant à tout prix préserver la parité peso - dollar
qu'il avait lui-même instauré sous le gouvernement Menem, le très libéral
ministre des finances Domingo Cavallo va d'abord chercher à diminuer la masse
monétaire en limitant drastiquement les retraits bancaires. Ces mesures sont
très mal vécues par la population qui a l'impression qu'on lui vole son épargne
alors même que les Argentins les plus fortunés ont eu tout le temps de placer
leur argent à l'étranger. C'est le début d'une révolte populaire générale qui va
aboutir, en quelques jours, à la démission du président De la Rua.
Que se vayan todos!
Le gouvernement intérimaire ne rompt pas pour autant avec le
FMI et continue d'appliquer les recettes libérales. Le peso est dévalué, mais la
convertibilité avec le dollar est préservée. Or, les réserves en dollar sont
trop faibles pour maintenir une masse monétaire suffisante au fonctionnement de
l'activité normale. Pendant quelques mois, l'économie argentine est en partie
démonétisée. Les Argentins sont contraints d'inventer des systèmes de troc pour
pouvoir travailler et échanger, et les provinces émettent des «patacones», des
coupons sans valeur qui permettent de payer les fonctionnaires et les
impôts.
Malgré les mesures de rigueur du nouveau gouvernement, les
institutions internationales critiquent ces émissions de «fausse monnaie» qui
échappent totalement au pouvoir central. En avril 2002 après la démission de son
ministre de l'économie, l'Argentine rompt avec les institutions internationales
(G7, FMI, Banque mondiale) et aucun nouveau prêt ne lui sera plus accordé.
La
crise économique et sociale connaît son apogée au milieu de l'année 2002. Entre
juin 2001 et juin 2002, le produit intérieur brut a diminué de 13,5 % ; le taux
de chômage est monté à 21,5 % et le salaire réel a chuté de 25 % ; le nombre de
pauvres s'élève à 19 millions de personnes et concerne plus de la moitié de la
population. Malnutrition et faim font leur apparition, notamment chez les
enfants ; des scènes de pillage de magasins alimentaires se multiplient. Dans la
province de Buenos Aires, la violence juvénile a augmenté de 142 % par rapport à
son niveau de 1998.
Tous les jours, les «piqueteros» manifestent devant les
sièges des institutions politiques en tapant sur des casseroles. L'ensemble de
la classe politique argentine est discrédité. «Que se vayan todos !» (Qu'ils
s'en aillent tous !) est le slogan favori des manifestants.
Les élections
présidentielles d'avril 2003 instituées pour mettre fin à l'intérim d'Eduardo
Duhalde se déroulent dans l'indifférence et l'apathie générale. A l'issue du
premier tour, aucun candidat n'est parvenu à rassembler plus de 25 % des voix et
le vainqueur se trouve être...Carlos Menem, l'initiateur des politiques
libérales des années 90.
Rejeté par l'immense majorité de la population,
Menem n'a cependant aucune chance de l'emporter au second tour et se retire le
14 mai, laissant Nestor Kirchner emporter l'élection présidentielle avec son
médiocre 22 % du premier tour. Avec ce retrait, Menem fait de Kirchner le
président le plus mal élu de toute l'histoire de la république
argentine.
Politiques keynésiennes
Malgré ce handicap, le nouveau
gouvernement fait preuve d'une véritable autorité et mène une politique
économique à l'exact opposé de celle de ses prédécesseurs. Kirchner ne cherche
pas les accords avec le FMI mais veut avant tout réaffirmer la puissance de
l'État et relancer l'activité par des politiques keynésienne de stimulation de
la demande. Ses premières mesures permettent les hausses des salaires, le gel
des tarifs publics, la relance de la consommation, la baisse des taux d'intérêt
et l'augmentation des dépenses publiques.
En septembre 2003, le FMI propose
de nouvelles mesures de rigueur et des privatisations qui sont rejetées par le
gouvernement Kirchner. Fondamentalement, l'économie argentine n'a pas besoin de
capitaux extérieurs à partir du moment où elle n'indexe pas sa monnaie sur une
devise étrangère. L'économie argentine possède en effet beaucoup de matières
premières et bénéficie d'un tissu industriel riche et diversifié. En suspendant
sa collaboration avec le FMI et en laissant librement flotter sa monnaie, non
seulement l'Argentine ne sombre pas dans la crise, mais elle va au contraire
connaître un spectaculaire redressement. En 2003, le PIB augmente de 11,3 %, le
taux d'inflation recule à 3,7% et le nombre de chômeurs chute de 29 %.
Un
bras de fer est engagé avec les détenteurs privés de la dette argentine. Avant
la crise de décembre 2001, les taux d'intérêt sur la dette s'élevaient à près de
30 %, alors même que celle-ci était émise en dollar et qu'il n'existait aucun
risque de change. De nombreux investisseurs (parfois même des Argentins qui
avaient placé leurs avoirs à l'étranger) se sont ainsi considérablement enrichis
en spéculant sur la dette argentine. Le gouvernement Kirchner propose depuis
plus d'un an de ne rembourser que 25 cents pour chaque dollar prêté. Il a de
fortes chances d'y parvenir, ce qui lui permettrait d'effacer 60 milliards de
dollars du montant total de sa dette.
Sur le front intérieur, la politique
économique est marquée par la reprise en main des services publics. Bien que
désormais aux mains du privé, les services publics argentins sont soumis à des
règles tarifaires strictes et à une obligation de service. Or ces règles ne sont
pas respectées par les multinationales étrangères (dont Suez et EDF) qui
réclament des augmentations de tarif pour procéder aux investissements
nécessaires au maintien de leur réseau. Pour l'instant le gouvernement argentin
reste ferme et menace ces entreprises de retirer leurs licences d'exploitation
ou de leur infliger des amendes.
Aujourd'hui, l'économie argentine est en
plein redressement, bien qu'elle n'ait toujours pas conclu d'accord définitif
avec le FMI et les institutions internationales. Au début de l'année 2004, la
production industrielle a dépassé le niveau qu'elle avait en 1997. La balance
commerciale est devenue excédentaire (17 milliards de dollars d'excédent en
2003), le taux de chômage a continué de baisser et les chiffres officiels
estiment que plus de 800 000 emplois ont été créés en un an au second semestre
2004.
Nestor Kirchner n'est pas un révolutionnaire. C'est avant tout un
nationaliste social-démocrate (péroniste) qui a tout simplement préféré
appliquer une politique keynésienne standard, fondée sur la régulation
économique de l'État, plutôt que de poursuivre jusqu'à l'absurde l'application
des dogmes néo-libéraux imposés par les institutions internationales. De son
côté le FMI (mais aussi l'OCDE, le G7, la Banque mondiale et les gouvernements
des pays industrialisés qui contrôlent ces institutions) n'a cessé de se tromper
dans ses analyses et s'est discrédité en alignant les recommandations
économiques absurdes. Voici une leçon que les institutions européennes et nos
gouvernements feraient bien de méditer à l'heure où les principes libéraux
tendent à devenir les références indépassables des politiques économiques.
Pour Parti Pris