Vue de gauche

Qu'est-ce que la gauche aujourd'hui ?

05 mai 2007

Hugo Chavez et les capitalistes

Le pays du « socialisme du XXIè siècle » connaît une très forte croissance depuis plus de trois ans… grâce à un secteur privé très dynamique. Paradoxe ? Non. Simple logique économique.

Le 22 mars dernier, la Fedeindustria, la Confédération patronale des petites et moyennes industries a organisé un drôle de séminaire dans l’hôtel Hilton de Caracas, au Venezuela. Financé par quelques grandes entreprises (dont la multinationale Nestlé) et rassemblant près de 230 patrons locaux, ce séminaire a donné lieu à une franche poignée de main entre Jorge Rodriguez, le vice-président du Venezuela et Perez Abad, le président de l’organisation patronale.

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Il faut dire que depuis la réélection d’Hugo Chavez le 6 décembre dernier, l’époque est à la détente. Après les échecs d’une tentative de putsch, de la grande grève patronale de 2002-2003 et du référendum révocatoire de 2004, le patronat s’est beaucoup attendri. Aujourd’hui, il accepte de participer à la construction du «socialisme du XXIème siècle» cher au gouvernement vénézuélien. Le président de la Fedeindustria n’hésite pas à se dire «prêt à s’engager pour construire, au côté du gouvernement, un modèle socio-productif plus équitable et un pays plus juste». Même tonalité du côté des participants : «Que nous le voulions ou non, le pays change et les entreprises doivent s'adapter» (le Monde du 16 avril).

Ainsi malgré le socialisme et malgré la politique musclée de son président, il reste encore des patrons au Venezuela ! Non seulement le capital privé n’a pas fuit la politique d’Hugo Chavez (honni en France par les libéraux de gauche et de droite), mais ses représentants les plus éminents sont maintenant prêts à « s’adapter » à la réalité politique du pays. Mais comment cela est-il possible dans le monde mondialisé que nous le connaissons, où l’on nous promet l’excommunication de la croissance à la moindre revendication sociale ? Le Venezuela serait-il magiquement parvenu à s’extraire de cette réalité économique que l’on porte en drapeau à la Commission européenne et dans les chroniques d’Éric Le Boucher ?

Certes, le Venezuela a du pétrole. Mais c’est aussi le cas de l’Arabie Saoudite. Si l’on compare les taux de croissance des deux pays, le Venezuela fait 3 points de mieux que l’allié américain depuis deux ans (9% contre 6% en moyenne). Et cela ne change pas tellement le fond de la question : comment se fait-il qu’il y ait encore des entreprises privées et des capitaux au Venezuela alors qu’il y a tant de paradis capitalistes ailleurs dans le monde ? La concurrence et la libre circulation des capitaux ne devrait-elle pas avoir depuis longtemps rayé cette économie socialiste de la surface du globe en ne laissant que les champs de pétrole et les structures gouvernementales d’une économie administrée ?

La vérité est que, contrairement à ce qu’on entend partout, le capital et les capitalistes ne « fuient » pas aisément un pays dans lequel ils ont investi. Qu’est-ce c’est que le capital ? Ce n’est pas de l’argent qui dort sur des comptes bancaires et qu’il suffit de retirer au guichet. Ce sont des actifs physiques, des usines, des machines, des routes et des bâtiments. Les titres financiers qui circulent de part le monde n’ont aucune valeur en eux-mêmes. Ils ne valent que pour ce qu’ils représentent concrètement, c'est-à-dire les biens matériels qui servent à la production et qui créent des richesses. Or, ces biens là ne s’envolent pas.  Ils ne partent pas facilement dans un pays étranger. Mettez-vous à la place d’un capitaliste. Imaginez que vous êtes propriétaire d’une usine au Venezuela et que l’on vous commande de mieux payer vos ouvriers et de respecter leurs droits sociaux sous peine d’expropriation. Vous faites quoi ? Vous vendez votre usine ? A qui ? Vous grognez, mais vous devez bien obtempérer devant la force de la loi et le bâton de la police.

Jean-Marc Sylvestre et le Commissaire à la concurrence diraient que tout cela est bien mauvais pour l’investissement. Certes, les capitaux qui existent ne fuient peut-être pas, mais qui voudra investir et créer de nouvelles richesses dans un pays où la liberté de l’entrepreneur est bafouée ? C’est là qu’intervient la conférence de l’hôtel Hilton. Un entrepreneur acceptera toujours d’investir s’il a une perspective de profit minimal à la clé. Dès lors, il suffit de garantir ce profit (même à un niveau faible) pour que les capitalistes acceptent de serrer la main du vice-président marxisant de la République Bolivarienne du Venezuela. La puissance de l’argent triomphe toujours ! Même s’il est rouge.

Lire aussi: Expérimentations socialistes au Venezuela

Pour Parti Pris

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01 octobre 2006

Où nous entraîne l’économie américaine ?

Pour relancer leur économie après les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont conduit une politique de relance monétaire et ont massivement emprunté auprès du reste du monde. Cette stratégie, risquée, pèse actuellement sur l’économie mondiale.

En 2003, le déficit commercial américain allait afficher un montant historique de près de 500 milliards de dollars et le monde entier s’inquiétait. L’économie de la première puissance mondiale devait trouver plus d’1 milliard de dollars chaque jour auprès du reste du monde pour financer sa croissance et sa consommation. Ces déficits considérables pesaient sur le dollar, d’autant que les taux d’intérêts de la Federal Reserve (la rémunération du billet vert) étaient historiquement bas.

Des taux d’intérêt faibles ont l’avantage d’inciter les ménages et les entreprises à emprunter et permettent de relancer l’investissement et la consommation, donc la croissance. Après les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis avaient utilisé à fond la carte de la relance monétaire et pendant 4 ans, les taux d’intérêt ont été voisins de l’inflation. Conséquence : les ménages et les entreprises ont massivement emprunté, ce qui a créé un véritable appel d’air dans le reste du monde qui s’est mis à financer sans compter l’économie américaine.

moneyMais cette stratégie n’était pas sans risque. Déficits et taux d’intérêts faibles ont tendance à faire chuter une monnaie. Du coup, le dollar s’est effondré entre 2002 et 2004 et prêter au consommateur américain devenait de plus en plus risqué pour des étrangers qui ne voulaient pas être remboursés dans une monnaie faible. A partir de 2004, la Federal Reserve fut donc contrainte de modifier sa politique et de faire remonter progressivement les taux d’intérêt pour défendre sa monnaie. Ceux-ci passèrent de 1% à plus de 5% aujourd’hui.
 
Une marge de manoeuvre étroite

En toute logique on aurait pu s’attendre à ce que, le crédit devenant plus cher, la consommation et les déficits américains se réduisent. Or, c’est exactement le contraire qui se produisit. D'après le Bureau d'analyse économique américain, les déficits continuèrent de se creuser : 635 milliards en 2004, 791 milliards en 2005, et on est aujourd’hui sur un rythme de plus de 850 milliards de dollars par an (statistiques détaillées). Au total, près 6,5% du PIB américain est intégralement financé par l’étranger !

Bien qu’elle ait permis d’enrayer la chute de la monnaie américaine, la stratégie d’augmentation des taux d’intérêt a donc échoué à réduire les déficits. Il y a deux raisons à cela. La première c’est que l’augmentation des prix du pétrole et des matières premières ont fortement pesé sur la balance commerciale américaine. La seconde est plus problématique : les Etats-Unis doivent en effet payer des intérêts à ces étrangers qui les financent, et ces intérêts augmentent dangereusement au fur et à mesure que les taux s’élèvent. Résultat : la balance des revenus américaine s’est dégradée de 25 milliards de dollars en deux ans.

Cette situation crée un piège redoutable : d’une part, les américains sont obligés d’augmenter les taux d’intérêts pour soutenir leur devise. Cela leur permet de continuer d’emprunter à l’étranger et de sauvegarder la pérennité de 6,5% de leur richesse. D’autre part, en augmentant les taux d’intérêt, ils ralentissent leur croissance et dégradent leurs finances puisqu’ils doivent payer des intérêts de plus en plus élevés, ce qui creuse leurs déficits. La marge de manœuvre est donc devenue particulièrement étroite.

Argent plus cher

Plus largement, l’état des finances américaines a aussi des conséquences sur l’économie mondiale. En siphonnant plus de 2 milliards par jour, les Etats-Unis assèchent le financement des autres économies. Les pays en voie de développement non producteurs de pétrole sont particulièrement touchés. Pour attirer des capitaux ils doivent augmenter les taux d’intérêt à des niveaux considérables. En Turquie par exemple, ceux-ci s’élèvent à 15%. Même en tenant compte de l’inflation, les taux d’intérêt réels y sont supérieurs à 5%. L’Europe n’est pas épargnée. Alors que la croissance de la zone euro reste faible, la BCE doit augmenter régulièrement ses taux pour maintenir à un niveau raisonnable le différentiel avec la Fed.

economie_americaineAu final, avec l’augmentation des prix du pétrole et le creusement des déficits américains, l’économie mondiale est en train de sortir d’une période où l’argent était particulièrement bon marché pour entrer dans une période où le capital sera de plus en plus rare et donc cher. Ce n’est bon ni pour la croissance, ni pour l’emploi, ni pour les revenus du travail. Avec en plus la menace d’une crise financière grave si l’économie américaine ne parvient pas à se sortir de ses déficits abyssaux ou si le dollar venait à s’effondrer.

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08 janvier 2006

L'inde: un développement à part

Depuis 1947, l’Inde a cherché à préserver son indépendance économique en mettant en oeuvre une stratégie de développement protectionniste. Désormais dirigé par un économiste, son gouvernement actuel essaie de remettre cette stratégie en cause.

Avec une croissance estimée à 8% en 2005, l’Inde semble enfin pouvoir rivaliser avec la Chine en terme de développement. Il faut dire que le « taux de croissance indien » a longtemps signifié pour les économistes une croissance particulièrement médiocre et aléatoire, n’excédant qu’exception­nellement les 3%. Nous sommes alors dans les années 60 et 70, à une époque où l’indépendance de l’Inde n’a pas permis à ce pays n’amorcer son décollage économique. A la limite de l’autarcie, le développement économique indien est fondé sur une stratégie nationaliste d’indépendance, l’industrie nationale devant se substituer aux importations. L’idée est de taxer très fortement toute importation et de limiter au maximum la part des entreprises étrangères dans le capital national. Les gouvernements indiens veulent ainsi supprimer tout lien de subordination économique vis-à-vis de l’ex-puissance coloniale britannique et des autres puissances occidentales en s’excluant volontairement du commerce international. Cette indépendance par le protectionnisme entraîne une diminution de la part des exportations indiennes dans le commerce mondial, qui passe de 1,9 % en 1950 à 0,6 % en 1973.

Une première libéralisation…

Les chocs pétroliers de 1973 et 1979 conduisent les gouvernements indiens à revoir leur stratégie. Dépourvue de pétrole, l’Inde doit s’approvisionner à l’extérieur, ce qui implique de pouvoir dégager un minimum de ressources par le commerce. Une timide ouverture est alors menée par Rajiv Gandhi dans les années 1980, mais ses préventions par rapport aux investissements étrangers perçus comme le bras armé de l’impérialisme occidental l’ont amené à financer cette modernisation par l’emprunt. Résultat : la dette extérieure s’élève à 72 milliards de dollars en 1991, soit presque 30% de son PIB de l’époque. L’effondrement de l’Union soviétique et la brusque montée des prix du pétrole qui font suite à la guerre du Golf vont alors porter un coup fatal aux finances du pays qui se trouve contraint de faire appel au FMI. Comme de juste, celui-ci conditionne son aide à la mise en œuvre d’une politique de libéralisation qui sera menée par Manmohan Singh, alors ministre des finances.

De nombreux économistes et analystes voudraient voir dans cette libéralisation de 1991 l’explication de la fin du syndrome de croissance faible de l’économie indienne. Pour ceux-là, l’Inde serait enfin la preuve tant recherchée des bienfaits de la libéralisation et de la politique de développement du FMI.

… toute relative

Une analyse un peu approfondie permet de mettre en doute cette hypothèse. Tout d’abord, la libéralisation et l’ouverture de l’Inde sont très relatives. En 1991, les droits de douane s’élevaient en moyenne à 79 %, (avec des pics tarifaires à 400 % sur certains produits) et représentaient 38 % des recettes fiscales de l’État. Cette moyenne est tombée à 24,6 % en 1996-1997, avant de remonter à 30,2 % en 1999-2000. L’Inde reste l’un des pays les plus protectionnistes au monde avec taux d’ouverture de moitié inférieur à celui de la Chine. De la même façon, les chiffres montrent que le décollage économique de l’Inde a précédé plutôt qu’il n’a suivit les réformes de 1991. Dès les années 80, l’Inde connaît un taux de croissance régulièrement supérieur à 5%, qui culminera à près de 10% en 1988. Enfin, il convient de mettre en avant les effets pervers de cette libéralisation sur le développement des inégalités sociales et régionales. Si la classe moyenne indienne (au sens occidental) qui gagne plus de 1000 dollars par mois représente entre 150 et 200 millions de personnes, il n’en reste pas moins que plus du tiers de la population (400 millions de personnes) vit avec moins d’un dollar par jour. Malgré la croissance, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) montre même une dégradation relative du développement de l’Inde. Ainsi, en raison de l’accroissement des inégalités, l’Inde est passée du 94e rang en 1994 au 127e en 2003 (sur 177) en terme de développement humain (IDH).

Gouvernement social-libéral

Depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir le processus de libéralisation est à nouveau en débat. Devenu Premier ministre, Manmohan Singh a bien l’intention de poursuivre le programme de libéralisation qu’il avait lui-même engagé en 1991. Privatisations, baisse des impôts sur les sociétés et sur les revenus, baisse de la TVA sur les produits de luxe, flexibilisation du marché du travail et ouverture plus grande aux investissements étrangers sont au programme du gouvernement. Les grèves de mai et de septembre 2005 ainsi que l’opposition du Front de gauche, parti allié à la majorité mais opposé à ces mesures libérales, sont pour l’instant parvenues à empêcher la mise en œuvre de cette politique. Fidèle à sa tradition et jalouse de son indépendance, l’Inde restera sans doute encore quelque temps un modèle de développement à part, insoumis aux dogmes de l’idéologie libérale.

Pour Parti Pris

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08 décembre 2005

Expérimentations socialistes au Venezuela

Fort de sa position géopolitique et de sa richesse pétrolière, le Venezuela a retrouvé une stabilité institutionnelle qui lui a permis d’engager une politique économique originale fondée sur la cogestion.

Après des années de confrontation très dure, la situation politique et les relations entre l’opposition et le gouvernement au Venezuela tendent à se normaliser. Il faut dire que les échecs successifs de l’opposition l’ont considérablement affaiblie et discréditée, aussi bien dans le pays qu’à l’international, et que plus personne ne conteste la légitimité institutionnelle du gouvernement chaviste. Preuve de cette normalisation, la popularité de Chavez déborde sur la base électorale de ses adversaires : les derniers sondages le créditent d’un taux de popularité de 77 %, nettement supérieur au soutien obtenu lors du dernier référendum sur sa révocation (59 %).

Cette confiance est évidemment liée à l’excellente situation économique du pays. Après une très forte récession en 2003, due pour l’essentiel à la grande grève de décembre 2002-janvier 2003, l’économie a crû de 17,4 % en 2004, et de 9,3 % sur les 6 premiers mois de cette année. Parallèlement, le taux de pauvreté est passé de 54 % en 2003 à 38,5 % aujourd’hui, voire 30 % si l’on tient compte des programmes d’aide alimentaire. Bien entendu, une partie de cette richesse est engendrée par le secteur pétrolier, qui pèse pour près d’un tiers dans la richesse nationale. Mais on aurait tort de ne voir dans la bonne santé du Venezuela que celle de l’activité pétrolière. Les études montrent au contraire que cette dernière a bien moins crû que l’activité non pétrolière (8,7 % contre 20,2 % en 2004) et que ce qui tire la croissance vénézuelienne relève davantage de la consommation et de l’investissement interne que des cours mondiaux du pétrole.

Programmes sociaux et démocratie participative

Une première explication du développement économique vénézuelien se trouve dans la politique sociale du gouvernement, qui a permis de réintégrer toute une partie de la population pauvre dans l’activité économique en lui donnant un meilleur pouvoir d’achat et en l’incitant à s’organiser et à développer de nouvelles activités. Les cercles bolivariens mis en place dans les quartiers populaires au début de l’aire chaviste se sont ainsi progressivement transformés en « missions » d’éducation et de santé et en comités locaux gérés selon un principe de démocratie participative. Le gouvernement a largement contribué à ces initiatives en conditionnant ses subventions à la création de coopératives et en développant des programmes bancaires de micro-crédit. Plus de 40 000 coopératives de production ont ainsi été créées, soutenues par des conseils de planification locaux et par le gouvernement.

L’éducation, la santé et la lutte contre la pauvreté ont très fortement marqué les premières années du gouvernement chaviste. Les programmes d’éducation ont permis à 1,3 million de personnes d’apprendre à lire et l’instauration de repas gratuits dans les écoles primaires a fait augmenter d’un million le nombre d’élèves scolarisés. Le gouvernement a par ailleurs mis en place des supermarchés subventionnés pour limiter la malnutrition et a fait venir près de 10 000 médecins cubains au titre de la mission Barrio adentro (au cœur du quartier).

Le tournant socialiste


Les derniers mois du gouvernement chaviste ont été marqués par une rupture idéologique et politique, la « révolution dans la révolution ». Sensible depuis la victoire au référendum de l’été 2004, le tournant socialiste a été officialisé en avril 2005. Le socialisme, c’est « vers là » que le Venezuela se dirige, a officiellement annoncé Hugo Chavez.

La rupture annoncée se présente en réalité comme une extension aux secteurs de l’économie institutionnelle des principes de démocratie participative testés dans les missions, plutôt que comme une véritable révolution. L’objectif affiché est de développer la cogestion au sein des grandes entreprises d’État et des sociétés privées en situation de faillite. La mesure pourrait concerner des centaines d’entreprises, qui seraient rachetées par leur personnel grâce à des prêts à bas taux accordés par le gouvernement. Le symbole de cette politique est la Venepal, principale papeterie privée du pays, déclarée en faillite à l’automne 2004 et désormais sous le contrôle de ses salariés, après une mesure d’expropriation votée au début de 2005. Mais c’est dans le secteur public que le tournant socialiste du gouvernement vénézuelien engendre les résultats les plus paradoxaux, puisque la réappropriation par les salariés de leurs entreprises revient à leur privatisation partielle. La plus avancée dans le domaine est Alcasa, ancienne entreprise publique de production d’aluminium, aujourd’hui théâtre de la plus grande expérimentation de cogestion engagée au Venezuela. Les cadres et les dirigeants y sont élus par l’ensemble du personnel, selon un principe de mandat renouvelable.

Bien entendu, cette politique engendre aussi des tensions et des contradictions, notamment entre les représentants du gouvernement, incarnation de l’intérêt public, et ceux des salariés. On peut d’ailleurs noter que le secteur pétrolier n’est pour l’instant pas concerné par ces mesures de réappropriation ouvrière. Cependant, la rupture avec le socialisme étatique (Chavez parle à ce propos de « capitalisme d’État ») mérite notre attention et notre intérêt. Il sera sans doute temps, dans quelques années, d’en faire un bilan plus complet.

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15 février 2005

L'argentine du chaos au redressement: petites leçons d'économie néo-libérale

En décembre 2001, après avoir pendant plus de dix ans respecté jusqu'à l'absurde les dogmes de rigueur prônés par les institutions économiques internationales, l'Argentine connaît la plus grave crise économique de son histoire. Son redressement passera par le retour à des pratiques keynésiennes classiques et par l'affirmation de son indépendance vis-à-vis du FMI. Une leçon à méditer.

En juin 2001 une note de l'OCDE affirmait, pleine d'optimisme, que l'économie argentine était en train de «renaître de ses cendres» et qu'elle renouerait bientôt avec «sa destinée prometteuse du début du siècle». C'était bien le moins. Depuis le début des années 90, la politique économique de ce pays avait scrupuleusement respecté les principes libéraux prônés par cette même OCDE.

menemLorsque Carlos Menem arrive au pouvoir en 1989, l'Argentine est déjà en crise. La dictature militaire (1976-1983) et la guerre des Malouines ont ruiné l'économie, la charge de la dette est devenue insupportable et l'inflation rappelle celle de l'Allemagne des années 20 (en 1989 les prix sont multipliés par 50). Pour en sortir, et notamment pour combattre l'inflation, le nouveau gouvernement décide d'indexer le peso au dollar au taux de 1 pour 1 et l'inscrit dans la Constitution (!). Cette mesure, qui avait l'avantage d'éliminer d'un coup l'hyper-inflation coûtait cependant fort cher car il fallait que chaque peso trouve sa contrepartie en dollar dans les réserves de la banque centrale. Il était donc essentiel d'obtenir des dollars des organismes internationaux et des investisseurs étrangers et de se plier aux normes libérales du «consensus de Washington». Après un premier programme de rigueur, l'Argentine approfondit la libéralisation de son commerce extérieur et de ses marchés financiers et se lance dans un vaste programme de privatisation. Jamais État ne vendit autant et si vite : entre 1990 et 1996, téléphone, radios, télévisions, chemins de fer, électricité, eau, gaz, frappe de la monnaie, centrales nucléaires, pétrochimie, poste, aéroports et pétrole sont privatisés, souvent bradés, presque toujours au profit d'entreprises européennes ou américaines détentrices de devises.

Tutelle du FMI


Mais le développement économique promis ne viendra pas. Après une période de croissance, les crises asiatique (1997) et russe (1998) conduisent les investisseurs à quitter brutalement l'Argentine. Alors que le Brésil choisit de dévaluer sa monnaie, le gouvernement argentin préfère maintenir coûte que coûte la parité avec le dollar. La manne des privatisations s'étant tarie et la balance commerciale étant structurellement déficitaire, il n'y a que le FMI qui est en mesure d'alimenter l'économie argentine en devises. Il pose néanmoins des conditions strictes à son engagement et, à partir de 1999, la politique économique argentine est proprement mise sous sa tutelle .

En 1999, le premier programme d'austérité du FMI prévoit la hausse des taxes et des impôts, l'assouplissement de la législation du travail, la réduction des salaires et des pensions des fonctionnaires, la privatisation et la mise en concurrence de la sécurité sociale. Ce plan ne fait cependant qu'approfondir la crise. A peine un an plus tard, le FMI est à nouveau appelé pour un nouveau prêt. Les conditions posées se traduisent cette fois par le gel des dépenses publiques pour 5 ans, la dérégulation du système de santé, l'abolition totale du système étatique de sécurité sociale, une nouvelle hausse des taxes et la réforme des retraites. Ce second plan d'austérité n'a cependant pas plus de succès que le premier et l'économie argentine continue de s'enfoncer dans la crise. Au printemps 2001, un ultime programme de rigueur est concocté par le FMI, fixant des normes rigides de baisse des dépenses publiques pour un montant de près de 8 milliards de dollars sur trois ans. Rejeté par la population, il n'entrera jamais en application mais sera remplacé par d'autres mesures de rigueur.

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Le bilan de la tutelle du FMI est désastreux. Entre 1998 et 2001, l'Argentine connaîtra quatre années consécutives de récession, son PIB baissant de près de 14 % sur la période. La dette argentine, qui était de 65 milliards de dollars au début des années 90 et de 7 milliards avant la dictature est montée à plus de 155 milliards. Les privatisations ont essentiellement profité aux investisseurs internationaux : 90 % des banques et 40 % de l'industrie argentine sont détenus par des capitaux étrangers. Quant aux indicateurs sociaux, ils sont catastrophiques : le pouvoir d'achat des ménages a diminué de près de moitié en cinq ans, le chômage s'élève à 18 %, la pauvreté, qui atteignait à peine un million de personnes dans les années 70 (pour 34 millions d'habitants) touche à présent 14 millions d'Argentins ; l'analphabétisme est multiplié par six et concerne 12% de la population.

Voilà donc le pays qui, selon les libéraux de l'OCDE, était en train d'accomplir sa «destinée prometteuse» en juin 2001.

Mais le fragile château de carte de l'économie argentine ne tardera pas à s'effondrer. Le 5 décembre 2001, le FMI refuse d'accorder un nouveau prêt au gouvernement social-démocrate argentin. La population, excédée, n'accepte plus les nouvelles mesures d'austérité posées comme conditions par le FMI. Privé de ressources en devises et voulant à tout prix préserver la parité peso - dollar qu'il avait lui-même instauré sous le gouvernement Menem, le très libéral ministre des finances Domingo Cavallo va d'abord chercher à diminuer la masse monétaire en limitant drastiquement les retraits bancaires. Ces mesures sont très mal vécues par la population qui a l'impression qu'on lui vole son épargne alors même que les Argentins les plus fortunés ont eu tout le temps de placer leur argent à l'étranger. C'est le début d'une révolte populaire générale qui va aboutir, en quelques jours, à la démission du président De la Rua.

Que se vayan todos!

Le gouvernement intérimaire ne rompt pas pour autant avec le FMI et continue d'appliquer les recettes libérales. Le peso est dévalué, mais la convertibilité avec le dollar est préservée. Or, les réserves en dollar sont trop faibles pour maintenir une masse monétaire suffisante au fonctionnement de l'activité normale. Pendant quelques mois, l'économie argentine est en partie démonétisée. Les Argentins sont contraints d'inventer des systèmes de troc pour pouvoir travailler et échanger, et les provinces émettent des «patacones», des coupons sans valeur qui permettent de payer les fonctionnaires et les impôts.

Malgré les mesures de rigueur du nouveau gouvernement, les institutions internationales critiquent ces émissions de «fausse monnaie» qui échappent totalement au pouvoir central. En avril 2002 après la démission de son ministre de l'économie, l'Argentine rompt avec les institutions internationales (G7, FMI, Banque mondiale) et aucun nouveau prêt ne lui sera plus accordé.

que_se_vayan_todosLa crise économique et sociale connaît son apogée au milieu de l'année 2002. Entre juin 2001 et juin 2002, le produit intérieur brut a diminué de 13,5 % ; le taux de chômage est monté à 21,5 % et le salaire réel a chuté de 25 % ; le nombre de pauvres s'élève à 19 millions de personnes et concerne plus de la moitié de la population. Malnutrition et faim font leur apparition, notamment chez les enfants ; des scènes de pillage de magasins alimentaires se multiplient. Dans la province de Buenos Aires, la violence juvénile a augmenté de 142 % par rapport à son niveau de 1998.

Tous les jours, les «piqueteros» manifestent devant les sièges des institutions politiques en tapant sur des casseroles. L'ensemble de la classe politique argentine est discrédité. «Que se vayan todos !» (Qu'ils s'en aillent tous !) est le slogan favori des manifestants.

Les élections présidentielles d'avril 2003 instituées pour mettre fin à l'intérim d'Eduardo Duhalde se déroulent dans l'indifférence et l'apathie générale. A l'issue du premier tour, aucun candidat n'est parvenu à rassembler plus de 25 % des voix et le vainqueur se trouve être...Carlos Menem, l'initiateur des politiques libérales des années 90.

Rejeté par l'immense majorité de la population, Menem n'a cependant aucune chance de l'emporter au second tour et se retire le 14 mai, laissant Nestor Kirchner emporter l'élection présidentielle avec son médiocre 22 % du  premier tour. Avec ce retrait, Menem fait de Kirchner le président le plus mal élu de toute l'histoire de la république argentine.

Politiques keynésiennes

Malgré ce handicap, le nouveau gouvernement fait preuve d'une véritable autorité et mène une politique économique à l'exact opposé de celle de ses prédécesseurs. Kirchner ne cherche pas les accords avec le FMI mais veut avant tout réaffirmer la puissance de l'État et relancer l'activité par des politiques keynésienne de stimulation de la demande. Ses premières mesures permettent les hausses des salaires, le gel des tarifs publics, la relance de la consommation, la baisse des taux d'intérêt et l'augmentation des dépenses publiques.

En septembre 2003, le FMI propose de nouvelles mesures de rigueur et des privatisations qui sont rejetées par le gouvernement Kirchner. Fondamentalement, l'économie argentine n'a pas besoin de capitaux extérieurs à partir du moment où elle n'indexe pas sa monnaie sur une devise étrangère. L'économie argentine possède en effet beaucoup de matières premières et bénéficie d'un tissu industriel riche et diversifié. En suspendant sa collaboration avec le FMI et en laissant librement flotter sa monnaie, non seulement l'Argentine ne sombre pas dans la crise, mais elle va au contraire connaître un spectaculaire redressement. En 2003, le PIB augmente de 11,3 %, le taux d'inflation recule à 3,7% et le nombre de chômeurs chute de 29 %.

Un bras de fer est engagé avec les détenteurs privés de la dette argentine. Avant la crise de décembre 2001, les taux d'intérêt sur la dette s'élevaient à près de 30 %, alors même que celle-ci était émise en dollar et qu'il n'existait aucun risque de change. De nombreux investisseurs (parfois même des Argentins qui avaient placé leurs avoirs à l'étranger) se sont ainsi considérablement enrichis en spéculant sur la dette argentine. Le gouvernement Kirchner propose depuis plus d'un an de ne rembourser que 25 cents pour chaque dollar prêté. Il a de fortes chances d'y parvenir, ce qui lui permettrait d'effacer 60 milliards de dollars du montant total de sa dette.

Sur le front intérieur, la politique économique est marquée par la reprise en main des services publics. Bien que désormais aux mains du privé, les services publics argentins sont soumis à des règles tarifaires strictes et à une obligation de service. Or ces règles ne sont pas respectées par les multinationales étrangères (dont Suez et EDF) qui réclament des augmentations de tarif pour procéder aux investissements nécessaires au maintien de leur réseau. Pour l'instant le gouvernement argentin reste ferme et menace ces entreprises de retirer leurs licences d'exploitation ou de leur infliger des amendes.

Aujourd'hui, l'économie argentine est en plein redressement, bien qu'elle n'ait toujours pas conclu d'accord définitif avec le FMI et les institutions internationales. Au début de l'année 2004, la production industrielle a dépassé le niveau qu'elle avait en 1997. La balance commerciale est devenue excédentaire (17 milliards de dollars d'excédent en 2003), le taux de chômage a continué de baisser et les chiffres officiels estiment que plus de 800 000 emplois ont été créés en un an au second semestre 2004.

Nestor Kirchner n'est pas un révolutionnaire. C'est avant tout un nationaliste social-démocrate (péroniste) qui a tout simplement préféré appliquer une politique keynésienne standard, fondée sur la régulation économique de l'État, plutôt que de poursuivre jusqu'à l'absurde l'application des dogmes néo-libéraux imposés par les institutions internationales. De son côté le FMI (mais aussi l'OCDE, le G7, la Banque mondiale et les gouvernements des pays industrialisés qui contrôlent ces institutions) n'a cessé de se tromper dans ses analyses et s'est discrédité en alignant les recommandations économiques absurdes. Voici une leçon que les institutions européennes et nos gouvernements feraient bien de méditer à l'heure où les principes libéraux tendent à devenir les références indépassables des politiques économiques.

Keny arkana - Victoria
 

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Posté par novemberleaf à 10:19 - International - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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