16 mai 2009
Partage des richesses : les salariés grands perdants
La mission Cotis vient de rendre son rapport sur l’évolution des inégalités. Il montre que, malgré la stabilité de la part salariale, les actifs et les classes moyennes ont beaucoup perdu dans la répartition des richesses.
La mission confiée au directeur de l’INSEE, Jean-Philippe Cotis, avait pour but de dresser un état des lieux des inégalités. Mais dans l’esprit de Nicolas Sarkozy, il s’agissait surtout de désamorcer les polémiques sur les salaires des patrons. Mission accomplie ? Pas si sûr, du point de vue du pouvoir. Certes, le rapport Cotis confirme la stabilité, depuis 1988, de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Aujourd’hui, 67% de la richesse créée par les entreprises rémunère le travail, tandis que 33% est consacrée aux profits.
Mais ces chiffres, repris par tous les journaux et portés en étendard par les défenseurs du système, ne signifient en aucune façon une stabilité des inégalités sociales. Rappelons tout d’abord que la part des salaires dans la valeur ajoutée, stable depuis 20 ans, n’en est pas moins plus faible d’une dizaine de points que celle qui prévalait en 1983, ou de 3-4 points si l’on prend les années 60 et 70 comme référence. La part salariale est donc à un point historiquement bas.
Notons également que la référence à 1950, année pour laquelle le partage entre salaires et profits était comparable au niveau actuel, est largement fallacieuse. Comme le montre la figure ci-dessus, tirée du rapport Cotis, l'année 1950 n'est absolument pas représentative de la période des "30 glorieuse". Et même si elle l'était, la comparaison n'en resterait pas moins contestable. En presque 60 ans, les rapports salariaux et les systèmes économiques ont considérablement évolué. Le nombre de salariés des entreprises privées en 1950 était bien plus faible en proportion qu'il ne l'est à présent. A l'époque, une grande part de l'activité privée était le fait d'artisans, d'agriculteurs ou de commerçants qui ne sont pas salariés et pour lesquels la notion de "partage de la valeur ajouté" n'est pas pertinente.
Aussi on aurait tort de s’arrêter à ce seul critère de répartition. La part des salaires dans la valeur ajouté n’est en effet qu’un indicateur très imparfait des inégalités. C’est d’ailleurs ce que montre très bien le rapport Cotis : pour appréhender correctement l’évolution du partage des richesses, il est nécessaire d’aborder la question sous de nombreux angles complémentaires les uns des autres.
Premièrement, si la part salariale reste stable en proportion, on constate que, depuis la fin des années 80, la part relative à laquelle les travailleurs actifs peuvent prétendre a elle tendance à baisser. Ce phénomène s’explique par le fait que la part salariale comprend non seulement les salaires nets des actifs, mais aussi toutes les cotisations sociales qui financent les revenus socialisés. Or, avec le vieillissement de la population, le poids financier des retraites a augmenté dans l’économie, ce qui a comprimé le salaire net.

Comme le montre la figure 4, les cotisations sociales (patronales et employées) représentent plus du quart de la valeur ajoutée et pas loin de la moitié du total de la part salariale. S'il n'y a rien de choquant à ce que la part du salaire socialisé augmente pour assurer le financement de la protection sociale, on peut tout de même s'interroger sur la pertinence d'une contribution des revenus du capital (ici en bleu foncé). De fait, décider de maintenir la part des profits à 33% revient à faire peser sur les seuls salariés actifs l'accroissement du financement de la protection sociale. Les chiffres le montrent clairement. Depuis 1996, le salaire net médian (1548 euros mensuels) n’a augmenté que de 3,7% alors que sur la même période, le PIB par habitant a augmenté de 20%.
Le deuxième aspect délaissé par l’indicateur de la part salariale concerne les inégalités au sein même de la population salariée et l’impact de la précarisation. Ces dernières années en effet, la croissance de l’emploi s’est beaucoup faite par le développement du temps partiel (souvent subi) ou de l’intérim. Or, la multiplication des formes précarisées d’emploi engendre un écart entre le salaire moyen théorique que devrait recevoir une personne employée à plein temps, et le revenu salarial effectivement perçu. Si le premier a légèrement crû, le second a « quasiment stagné sur l’ensemble des trente dernières années » constate le rapport (p. 14).

Autre source d’inégalités, les augmentations salariales qui n’ont pas été équitablement réparties. Même si les smicards, dont le salaire est fixé par l’Etat, ont été relativement protégés (1% d’augmentation par an), les classes moyennes ont dû se contenter de 0,4 à 0,7% d’augmentation annuelle depuis 1996. Quant aux 1% ou 0,1% les plus riches, ils ont reçu des augmentations quatre fois plus importantes que celles des classes moyennes. Au total, la part de la rémunération allant au 1% les mieux rémunérés est passée de 5,5% à 6,5% du PIB depuis le milieu des années 90. Comme le remarque la mission Cotis, « le salarié médian a pu se sentir tout à la fois distancé par les plus hauts salaires, et rattrapé par les salaires plus faibles » (p. 15).
L’analyse ne peut être complète sans un regard sur l’évolution des 33% de la valeur ajoutée consacrés aux profits. Pour justifier politiquement ce niveau élevé, Nicolas Sarkozy avait émis l’idée d’un partage des profits en trois tiers (un tiers pour l’investissement, un tiers pour les propriétaires du capital et un tiers pour les salariés). Le rapport Cotis montre à quel point cette idée est saugrenue. Afin d’établir l'égalité des trois tiers, il faudrait en effet diminuer drastiquement la part consacrée à… l’investissement, destination de la part majoritaire des profits (57%). Or, c’est justement cette part d’investissement qui fait défaut aux entreprises. Inversement, la part consacrée à la rémunération des actionnaires a plus que doublé en trente ans. Aujourd’hui, 36% des profits sont directement versés aux actionnaires. Le reste, 7%, va aux salariés sous la forme d’intéressement. La question n’est donc pas de distribuer plus de profits aux salariés, mais de faire en sorte que cet argent reste au sein du secteur productif, au lieu de nourrir la spéculation. On est loin du fameux « théorème de Schmitt » qui expliquait que les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain. Aujourd’hui, particulièrement depuis la fin des années 90 (cf. la figure 6 du rapport Cotis), les entreprises préfèrent rémunérer les actionnaires plutôt que d’investir et de créer de l’emploi. 
Oublions donc cette histoire de stabilité de la part salariale. Un fait est clair : les inégalités s’accroissent en France. Entre 2002 et 2006, les revenus des 90% de ménages les moins riches ont augmenté moins vite que la moyenne nationale. Sur la même période, les 10% les plus riches, qui disposent d’un revenu annuel de plus de 50 000 euros, se sont eux enrichis deux fois plus vite. Quant aux 10% les plus pauvres, ils ont connu une détérioration absolue de leur niveau de vie (-0,8%). Voilà un effet visible de la politique de la droite depuis qu’elle est revenue au pouvoir. Dommage que ces chiffres-là, tirés de l’INSEE, ne soient pas dans le rapport !
03 mars 2009
Partage salaire-profit : Non à la désinformation
Dans Libé de mercredi 18 février, Grégoire Biseau sermonne la gauche qui, à l'entendre, serait « enlisée » dans un discours falsificateur sur le partage entre salaire et profit. S'appuyant sur les travaux de Piketty et de Denis Clerc, Biseau affirme que cette répartition serait stable depuis 1988, et proche de ce qu'elle était dans les années 60. « Aucun économiste de gauche qui a un peu travaillé sur la question n'affirme le contraire », prétend-il. « Rien dans les statistiques » ne révèlerait un changement dans la répartition des richesses depuis 1988. Et les hommes politiques qui évoquent la diminution relative des salaires par rapport aux revenus du capital feraient preuve d'une « habile mauvaise foi politicienne ».
Aucun économiste de gauche ? Monsieur Biseau a sans doute oublié de lire les travaux de Michel Husson qui répond point par point à l'analyse de Clerc et qui trouve, lui, que la part des salaires dans l'économie a diminuée de 4,6 points entre 1968 et 2006. Husson n'est d'ailleurs pas le seul. La Commission européenne est arrivée au même constat dans un récent rapport. Alan Greenspan aussi, et il s'en est publiquement inquiété dans une interview au Financial Time (16 septembre 2007). Les études très sérieuses qui montrent que dans presque toutes les économies développées la part des salaires dans la valeur ajoutée a diminué et diminue encore sont tout simplement trop nombreuses pour être toutes évoquées ici.
Aucune statistique ? Considérons des chiffres simples et non des reconstructions alambiquées. Entre 1988 et 2007, la richesse par habitant a augmenté de 33%. C'est une statistique de l'INSEE, disponible sur Internet et que chacun pourra vérifier. Pendant la même période, le pouvoir d'achat du salaire net moyen n'a augmenté que de 11,6%. Les profits distribués aux actionnaires des sociétés non financières sont eux passés de 17,7 milliards d'euros à 76,6 milliards. Une augmentation de 332% (multiplication par 4). Il faudra bien que M. Biseau nous explique comment cet écart peut s'expliquer dans le cadre d'un partage « stable ».
Mais l'erreur la plus importante dans ce débat, c'est sans doute de se focaliser sur ce fameux chiffre de la répartition de la valeur ajoutée. Il ne représente les revenus de personne car il s'agit de ce que les économistes appellent la « répartition primaire », c'est à dire la répartition avant que les administrations interviennent et imposent de nouvelles règles de partage. Or, les administrations représentent plus de la moitié du PIB, et leur action n'est pas neutre. Considérons ce simple fait : depuis 1988, la France a vieilli et les retraités sont plus nombreux. De ce fait, le coût de la sécurité sociale a augmenté, passant de 18,5% du PIB à 22%. Cette augmentation est parfaitement normale, c'est le prix de notre modèle social. Mais sur qui a pesé ce coût ? Pas sur les entreprises dont l'effort en matière de cotisations sociales a diminué sur la même période. C'est simple, si on appliquait aux entreprises d'aujourd'hui le taux de cotisations sociales de 1988, cela permettrait de dégager près de 20 milliards d'euros de ressources supplémentaires pour la sécurité sociale.
Les salariés sont bien les grands perdants du partage des richesses en France. Grégoire Biseau voudrait nous faire croire que cette répartition est stable. Ce faisant, il laisse entendre que le niveau actuel des salaires, en tout cas en France, n'est pas responsable de la crise. La réalité est très différente. Ces 20 dernières années, l'augmentation des revenus salariaux a été inférieure à l'augmentation de la richesse créée, mais les revenus des actionnaires ont été multipliés par quatre. D'autre part, la politique fiscale a protégé les entreprises en faisant peser sur les seuls ménages le coût du vieillissement de la population. Il y a donc bien eu une baisse des salaires dans le partage des richesses. C'est tout à l'honneur de la gauche de le dénoncer et de se battre pour plus de justice.
A lire également : "Partage des profits, confusion des esprits", sur le blog de Jean-François Couvrat.
(On aimerait bien que tous les journalistes soient aussi rigoureux et pédagos)
15 février 2009
Après la crise, construire un monde nouveau
ON NE RELANCE PAS UN SYSTÈME QUI MEURT
Depuis que la crise financière s'est transformée en crise économique, les gouvernements dégainent les milliards et convoquent des sommets pour apparaître comme de bons gestionnaires de crise. Persuadés d'avoir affaire à une « catastrophe naturelle » que personne n'avait anticipée, ils s'étonnent de constater que les scénarios les plus noirs se réalisent systématiquement à la place des hypothèses autrefois privilégiées « d'atterrissage en douceur », ou de récession brève. Dépourvus de vision, constamment en retard sur la gravité de la situation, ils tentent de conjurer leur baisse de popularité en multipliant des plans de relance qui visent tous à sauver un système qui prend l'eau de toute part.
Plus la crise se prolonge, plus ces efforts apparaissent dérisoires. Alors que les banques centrales inondent le secteur bancaire en argent frais et quasi gratuit, le système financier est toujours tétanisé. L'inflation et les déficits publics, dénoncés autrefois par les gouvernements et les banquiers centraux, sont aujourd'hui considérés par les mêmes comme une solution raisonnable pour sortir de la paralysie. Ironie de la situation : obsédé par le rétablissement de l'ordre initial, ils sont en train d'abattre un à un les dogmes libéraux sur lesquels ce système reposait.
LA CRISE N'EST PAS UN ACCIDENT
Souvenons-nous. Pendant des années la régulation de l'économie a été laissée aux forces du marché et de la concurrence « libre et non faussée ». On nous disait que la bureaucratie et les décisions gouvernementales étaient illégitimes, que l'interventionnisme était inefficace et dangereux, que les États devaient accepter leur impuissance.
Au nom de l'Europe et de son marché, les services publics ont été offerts à la concurrence et privatisés. Au nom du libre-échange et de la division internationale du travail, la France a perdu 600 000 emplois industriels depuis 2001. Au nom de la flexibilité du travail et de la compétitivité des entreprises, on a privé le monde du travail de ses conquêtes sociales. Au nom des baisses d'impôts pour les plus riches, on a dégraissé l'État et organisé la pénurie dans les hôpitaux, l'éducation et la recherche.
LIBÉRER L'ÉCONOMIE DU JOUG DE LA FINANCE
S'il y a un secteur où la logique libérale a été poussée à son paroxysme, c'est bien la finance. En quelques décennies, elle est devenue l'industrie la plus mondialisée et la plus concurrentielle. Grâce à sa force de frappe, les fonds privés ont pu imposer leurs règles aux entreprises de tous secteurs, rachetant des sociétés à l'actionnariat orphelin et transformant leurs dirigeants en mercenaires au service de leurs seuls intérêts. La logique industrielle, fondée sur l'investissement et la production a rapidement été abandonnée au profit d'une logique de maximisation d'actifs diversifiés et interchangeables.
Mais la finance n'a pas tenu ses promesses. Depuis les années 2000, les marchés financiers prélèvent davantage sur l'économie productive qu'ils ne lui apportent de capitaux. Les rachats d'actions et les dividendes versés aux actionnaires ont largement dépassé le volume des investissements qu'ils ont permis. Et lorsque la finance investit, c'est souvent en pure perte. Loin de parvenir à l'optimalité des investissements et à une bonne gestion des risques, la finance mondialisée n'a cessé de se compromettre dans de fausses promesses spéculatives et a fait reposer sur la collectivité publique et les contribuables l'assurance du risque systémique.
Résultat de la financiarisation de l'économie : jamais les profits des entreprises et le nombre de travailleurs pauvres n'ont été aussi élevés. En 2007, les entreprises du CAC 40 ont fait 100 milliards d'euros de profit. En 2008, malgré la crise, ce montant s'est élevé à 85 milliards, dont 54,2 milliards qui ont été distribués aux actionnaires. Grâce aux aides gouvernementales, à la disparition de la taxe professionnelle et aux plans de licenciement qu'ils engagent, les grands groupes espèrent préserver leurs bénéfices en faisant porter aux salariés et aux contribuables les principaux coûts de la crise.
NE PAS SE LAISSER ABUSER PAR LES FAUSSES RÉPONSES
Nous sommes à la fin d'un cycle, dans une crise massive de surproduction. Continuer à faire payer les ménages et les salariés ne fera que précipiter l'économie mondiale dans la dépression. Même si une partie de la droite continue de croire que le marché va sortir l'économie de la récession en « purgeant ses excès », les économistes les plus lucides admettent qu'il faut repenser profondément l'ensemble du système, tel Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, qui admet que « le système du marché n'a pas fonctionné », ou Paul Krugman, autre prix Nobel, qui n'hésite pas à comparer l'escroquerie de Madoff avec le fonctionnement habituel de la finance américaine.
Parce que l'idéologie de la droite est en train de s'effondrer, la gauche a une occasion unique de montrer qu'elle peut apporter de vraies réponses à la crise. En renonçant au dogme du marché, elle peut réhabiliter l'interventionnisme démocratique et rendre à la collectivité un droit de regard sur les affaires économiques. Mais la gauche doit aller plus loin. Elle doit proposer un autre système et combattre les conservateurs qui cherchent à revenir à l'ancien. En affaiblissant le poids de la puissance publique, en mettant en concurrence, par le libre-échange généralisé, les travailleurs du monde entier, le monde ancien a fait exploser les inégalités et a gaspillé les ressources naturelles de la planète. Il n'était soutenable ni socialement, ni écologiquement. Il est donc plus que temps de tourner la page.
CONSTRUIRE UN MONDE NOUVEAU
Aux opérations de relance qui prétendent restaurer un système injuste et inefficace, il faut répondre par un vrai changement qui soit au service du plus grand nombre.
Au marché sans entrave qui privilégie les forts et crée une concurrence de tous contre tous, il faut répondre par la démocratie, seule manière de définir des règles qui permettent de mieux produire ensemble et de mieux partager les richesses.
Au régime féodal qui s'est imposé dans les entreprises il faut répondre par un nouveau partage du pouvoir économique qui ne soit plus au service des seuls actionnaires.
Au libre-échange généralisé qui pousse tous les pays à adopter des stratégies de dumping social et environnemental, il faut répondre par des règles commerciales équitables fondées sur la coopération, dans le cadre d'instances internationales légitimes.