En Europe, aux États-Unis, dans les organismes internationaux, la stratégie de sortie de crise s'apparente à celle du médecin. Elle part du principe que l'économie mondiale fut victime d'un mauvais virus, contagieux et virulent, et qu'il conviendrait de l'en guérir. Avec des soins adaptés, le système devrait ainsi se « rétablir » et retrouver son fonctionnement normal d'avant crise.

Au début, il fallait éviter que le cœur ne lâche. Le cœur, c'est tout ce qui irrigue l'économie en argent et en investissements. On peut dire que le système financier fonctionne un peu comme une pompe ; sa fonction est de collecter l'épargne et de distribuer les moyens de financement aux entreprises et aux États, ces derniers produisant les richesses et créant l'emploi. Le cœur alimente les organes qui créent l'activité. Pour préciser l'analogie, mettons que le système financier est le cœur, que les entreprises et les ménages sont le corps et que l’État est le cerveau.

En 2008-2009, il fallait donc sauver le cœur pour sauver le malade. Il fallait gérer la faillite de Lehman Brother, nationaliser certaines banques, prêter des fonds publics à celles qui, sans avoir nécessairement commis d'imprudences, se retrouvaient victimes de l'effondrement du système financier. Il fallait également rétablir la pompe pour que le corps ne s'affaiblisse pas trop. Ce furent les plans de relance, les aides à l'industrie automobile. Tout cela coûta très cher au cerveau, aux États. Mais, fin 2009, les banques renouaient avec les profits et remboursaient leurs aides, le cœur était sauvé, le malade convalescent.

Le cœur était sauvé, mais le malade n'était pas guéri. Car dans leur précipitation, les médecins avaient oublié que le cœur irriguait également le cerveau. l’État, les administrations, tout ce qui concourt à financer l'action publique s'appuie sur les marchés financiers. Et les marchés s'inquiétaient. La Grèce allait-elle rembourser ? L'Italie pouvait-elle faire faillite ? Face à cette inquiétude, le cœur se remit à pomper. Mais dans le sens inverse, en exigent pour le prix de son fonctionnement des taux d'intérêt délirants. Le flux d'argent devait maintenant aller du cerveau vers le cœur. La Grèce, l'Irlande, le Portugal, furent contraints de se plier aux exigences du système financier. Et le cœur vainquit. Tout serait mis en œuvre pour que ces pays remboursent. On exigea des plans d'équilibre drastiques et on permit aux autres États de venir au secours des cerveaux asphyxiés. La solidarité européenne fut mise au service des banques créancières.

Il fallait que l'argent continue d'affluer vers cœur. Mais il fallait aussi que le cerveau continue de fonctionner. On demanda donc au corps du malade de nourrir le cerveau afin que le cerveau puisse nourrir le cœur. On demanda aux ménages et aux entreprises, en Grèce, en Espagne, en France, dans tous les pays européens, de payer plus d'impôts, de recevoir moins de services publics, en somme de pomper à la place du cœur. Pomper dans l'autre sens. Du corps vers le cerveau, du cerveau vers le cœur.

Mais le corps, encore fragile, ne pouvait pas pomper. Pas suffisamment. Plus il pompait, plus il s'affaiblissait. Et le cerveau s'affaiblissait également. Et le cœur ne recevait pas son dû. Et tant qu'il ne recevait pas son argent, le cœur refusait de pomper. Il n'irriguerait plus aucun organe. L'un des médecins en chef se pencha alors sur le malade. C'était la BCE, un cardiologue. Il pensa que le problème venait des palpitations et de l'agitation du cœur. Il fallait le calmer, le rassurer. Il exigea que le cerveau remboursât le cœur, que corps intensifie ses efforts pour nourrir le cerveau, et qu'en attendant, il calmerait les angoisses du cœur en lui fournissant tout le sang artificiel qu'il exigerait. Ainsi, le médecin espérait rassasier le cœur.

Mais l’appétit du cœur est sans limite et les médecins doivent comprendre qu'ils se sont trompés de diagnostique. L'origine de la crise n'est pas le fait d'un virus étranger, extérieur au malade. La crise c'est le cœur lui-même, sa voracité qui tue les organes qu'il est sensé soutenir. Ce qui arrive aujourd'hui au cerveau ressemble à ce qui s'est produit hier pour le corps entier. Les taux d'intérêt exorbitants réclamés par les banques à certains États ne sont qu'une illustration des taux d'intérêt que réclamaient jadis les banques aux ménages et aux entreprises, avant qu'ils ne soient saignés à blancs par la rapacité financière. Le monde de 2006, d'avant la maladie, était un monde de violence et de racket, dans lequel la finance internationale pompait non pas pour financer la croissance et l'emploi, mais pour nourrir son propre appétit.

Ce cœur là est un cancer. Il n'irrigue pas, il prélève. Il n'est pas malade il est la maladie. Il ne suffit pas de le réguler, de lui interdire certaines pratiques. Il ne sert à rien de lui apprendre la morale et de le sermonner gentiment. Il faut le remplacer, le reconstruire. Il ne faut pas simplement rétablir le malade, il faut le transformer en profondeur. Il faut changer la logique économique qui gouvernait le monde et qui nous a conduit à la catastrophe.

Face à cette crise, il ne nous faut pas des médecins qui soignent, mais des architectes et des ingénieurs qui construisent.