Voltaire n’est pas qu’une promotion de l’ENA. C’est aussi un philosophe. « La politique est le premier des arts et le dernier des métiers » disait-il. On serait tenté aujourd’hui de la renvoyer à la figure de Stéphane Fouks et de l’agence Havas Worldwide, et de tous ceux qui ont si bien conseillé Jérôme Cahuzac lors de son « interview vérité » mardi dernier sur BFM. Le lendemain, les commentateurs moquaient cette communication trop parfaite, trop peu sincère, dont l’aveu d’une « faute morale » rappelait tellement Dominique Strauss -Khan, en son temps également conseillé par les mêmes.

La communication autour d’une parole creuse, n’a rien de politique. Elle met en scène un cirque médiatique, exhibant un homme honnis, parvenu au stade de la confession comme une vulgaire star de télé-réalité. « Allô, quoi ? » On se demande ce qu’on fiche là, à regarder ce personnage si peu crédible exprimer des remords si peu intéressants. « Pathétique » lâcha Jean-Marc Ayrault le lendemain sur France Inter. Parlait-il de son ex-ministre ou bien de l’interview ? Toute la situation est en réalité pathétique.

Car ne traiter l’affaire Cahuzac que comme une dérive personnelle, c’est refermer bien des questions légitimes. Bien sûr on doit saluer l’effort engagé par le Président de renforcer les règles qui encadrent le travail politique. Peut-on admettre, comme le fit Jérôme Cahuzac, qu’un ancien membre du cabinet du ministère de la santé fasse fructifier son carnet d’adresses en conseillant très lucrativement les laboratoires pharmaceutiques ? Peut-on admettre, plus généralement, ce mélange des genres qui permet à certains responsables politiques de mêler service public et services privés, d’élaborer des lois d’un côté et de conseiller ceux qui les contournent de l’autre ? On est pris de vertige lorsqu’on pense que ce spécialiste de la fiscalité et des comptes publics a pu à la fois devenir ministre du budget socialiste et trafiquer avec des réseaux d’extrême droite pour planquer ses revenus non déclarés.

Cahuzac s’abrite derrière sa « part d’ombre », et on nous ressert l’histoire du bon Jekyll et du méchant Hyde sans voir qu’il y a en réalité beaucoup plus de cohérence qu’il n’y paraît dans les vies de cet homme. Car enfin ! un socialiste qui ne croit pas en la lutte des classes, qui mène sans complexe une politique d’austérité absurde, sans même chercher à lui donner un sens politique, un cardiologue qui abandonne l’hôpital public pour créer une clinique d’implants capillaires, a-t-il vraiment des valeurs de gauche ? La question a-t-elle effleuré les socialistes qui l’ont porté à l’Assemblée et ceux qui l’ont mis au gouvernement ?

Car au fond de quoi Cahuzac était-il le nom ? Du temps où il était encore fréquentable, ses amis louaient ses compétences techniques, sa bonne maîtrise des dossiers et son efficacité au travail. Pas un n’a jamais évoqué la force de ses convictions, l’originalité de sa vision politique, son sens du peuple, son esprit civique ou la qualité de sa pensée. Jérôme Cahuzac n’a jamais publié le moindre livre, il n’a jamais déposé le moindre texte au Parti socialiste. Il est rentré en politique par son travail et ses compétences techniques, dans un cabinet. En un peu plus de 20 ans de carrière politique il n’a jamais été que cela. Au fond, c’était un techno, sans idée et sans réelle conviction.

Et c’est là qu’il faut revenir à Voltaire. La politique est art plutôt que métier. C’est l’art de créer du possible et non celui de gérer les contraintes. Or Cahuzac était davantage un comptable qu’un artiste ; il était technicien plutôt que visionnaire. Son orthodoxie budgétaire était le produit d’un manque absolu de sens politique. En cela, il n’avait rien d’un Strauss-Khan qui savait au moins habiller son libéralisme économique d’une perspective politique. Ce n’était pas le cas de Jérôme Cahuzac, qui était incapable de comprendre que le symbole de la taxe à 75 % sur les haut revenus n’avait pas pour objectif d’équilibrer les comptes publics mais servait surtout à mettre un pied dans la porte de la forteresse des possédants.

François Hollande avait su, pendant sa campagne, exprimer les attentes du peuple de gauche. Il avait su incarner, dans son discours du Bourget, une vision politique. Puis il s’est entouré de la promotion Voltaire, de Jérôme Cahuzac et d’autres technos. Il a fait, avec des ministres sans vision, un gouvernement sans perspective. Voilà le fond de l’affaire Cahuzac et voilà ainsi posé le moyen d’en sortir par le haut : refaire de la politique, laisser les compétences dans les cabinets et les administrations et privilégier les hommes et les femmes de conviction au gouvernement. Car s’il y a une leçon à tirer de toute cette affaire c’est qu’en politique il n’y a pas de plus grande compétence que la sincérité des combats.