11 août 2009
La crise et les socialistes vus par Lordon
En cette période estivale où il fait
bon s'allonger sur une chaise longue pour lire 2-3 livres utiles, voici
quelques extraits du chapitre introductif du dernier livre de Frédéric Lordon. Les responsables socialistes devraient commencer à se pencher sur ce genre de contenu...
"La
chose nommée par habitude, ou plutôt par charité, "opposition" cherche
en vain comment faire oublier le parfait à-propos historique qui l'a
conduite à célébrer par déclaration de principes interposée le "marché"
au moment où le capitalisme libéralisé partait en morceaux. [...] Le
cas des syndicats de "négociation" n'est hélàs guère plus brillant,
comme l'ateste l'inconstant mot d'ordre attaché aux manifestations du
29 janvier, qui ne
manque certes pas d'éléments intéressants mais n'offre aucune cohérence
d'ensemble, et par suite ne dessine aucun projet politique.
C'est
à ce moment précis que la catalyse explosive révèle tous ses périls,
car une colère sans objectif explicite et sans débouché anticipés est
une force errante dont nul ne sait ce qu'elle peut produire - et
celle-ci est gigantesque. Ici, pas de réforme à retirer, pas de
ministre à démissionner, même pas une politique d'ensemble à remplacer
- en tout cas au sens du "remplacement" socialiste. Et surtout: nulle
part sur l'échiquier politique un homme ou un parti "en position" ayant
perçu le rendez-vous de l'histoire. Seul le corps social, par la force
extraordinaire de son rejet, signifie clairement que le monde doit
changer, mais nul ne semble l'entendre et il lui manque la face
constructive de son exaspération.
Il n'y a pas trente-six
solutions pour sortir de cette redoutable impasse - en fait il n'y en a
qu'une: mettre en place de la plus explicite des manières une "nouvelle
donne" à l'agenda politique. [...] Mise en question de la
libéralisation financière, opérée en France par le socialisme de
gouvernement. Mise en question des formes de la concurrence, imposée
via la construction européenne et défendues aux cris de
"protectionnisme" et de "guerre", rendus synonymes puisque, selon une
logique qui avait déjà servi avec le traité constitutionnel, c'est leur
dernier argument: "le monde tel qu'il est" ou bien "la guerre"... Or ce
sont les deux contraintes, celle de la finance qui exige la rentabilité
actionnariale et celle de la concurrence qui veut la
compétitivité-prix, qui ont écrasé les salaires et fait exploser les
inégalités. De celles-ci la droite se moque ouvertement; la "gauche"
socialiste, elle, les déplore à chaudes larmes mais sans rien vouloir
changer aux causes qui les produisent.
[...] Il arrive
paradoxalement que plus de précision naisse d'un mot en moins. Ne plus
faire suivre "crise" de l'épithète "financière" qu'on lui accole
d'habitude est une manière précisément de signifier... que la crise
n'est pas simplement financière. [...] Car tous les efforts de
diversion et de restriction peinent maintenant à cacher que cette crise
n'a rien d'une "crise de finance autonome", qu'elle est nait
fondamentalement dans l'économie réelle, pour y retourner avec la force
d'un choc récessionniste appelé à faire date. Cette origine réelle,
c'est l'insuffisance des salaires.
[...] Evidemment, le Parti
socialiste en appelle à la relace des salaires, mais sans rien vouloir
de ses conditions de possibilité. [...] Il faudra bien qu'un jour les
faux culs de la justice sociale connectent ce qui doit l'être et, s'ils
veulent être pris au sérieux dans leur déploration des inégalités,
mettent au centre de leur projet la transformation des structures qui
les réengendrent continûment: d'une part la présence écrasante du
capital actionnarial et l'entière liberté de mouvement qui lui permet
d'asseoir som emprise sur les entreprises cotées, de l'autre la
concurrence parfaite avec la terre entière, autorisations de
délocalisation comprises - bref, l'Europe dans sa forme actuelle,
prolongée en OMC et AGCS.
Aucune de ces deux servitudes n'est
indépassable. A la première il est impossible d'opposer la contre-force
de la loi fiscale, et de plafonner la rémunération actionarial totale.
[...] La seconde appelle le renversement des interdits
"concurrentialistes" et la réouverture d'un débat sur la nature du
régime souhaitable des échanges internationaux, débat dont le degré de
verrouillage, eût-il été observé n'importe où ailleurs, aurait suscité
sans coup férir l'évocation à voix tremblante des infâmes dictatures
d'outre-Mur ("heureusement tombées"). On l'a compris, il s'agit là de
la question du "protectionnisme", question si mal construite, mot si
parfaitement inepte qu'on lui laissera des guillemets de commisération,
avant de l'oublier complètement (chapitre 6).
[...] A la vérité,
c'est bien là le programme minimal, en deçà duquel gouvernements et
aspirants risquent bientôt de ne pas comprendre ce qui leur arrive."
Frédéric Lordon, "La crise de trop, reconstruction d'un monde failli", Extraits du chapitre introductif, Fayard 2009
16 mai 2009
Partage des richesses : les salariés grands perdants
La mission Cotis vient de rendre son rapport sur l’évolution des inégalités. Il montre que, malgré la stabilité de la part salariale, les actifs et les classes moyennes ont beaucoup perdu dans la répartition des richesses.
La mission confiée au directeur de l’INSEE, Jean-Philippe Cotis, avait pour but de dresser un état des lieux des inégalités. Mais dans l’esprit de Nicolas Sarkozy, il s’agissait surtout de désamorcer les polémiques sur les salaires des patrons. Mission accomplie ? Pas si sûr, du point de vue du pouvoir. Certes, le rapport Cotis confirme la stabilité, depuis 1988, de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Aujourd’hui, 67% de la richesse créée par les entreprises rémunère le travail, tandis que 33% est consacrée aux profits.
Mais ces chiffres, repris par tous les journaux et portés en étendard par les défenseurs du système, ne signifient en aucune façon une stabilité des inégalités sociales. Rappelons tout d’abord que la part des salaires dans la valeur ajoutée, stable depuis 20 ans, n’en est pas moins plus faible d’une dizaine de points que celle qui prévalait en 1983, ou de 3-4 points si l’on prend les années 60 et 70 comme référence. La part salariale est donc à un point historiquement bas.
Notons également que la référence à 1950, année pour laquelle le partage entre salaires et profits était comparable au niveau actuel, est largement fallacieuse. Comme le montre la figure ci-dessus, tirée du rapport Cotis, l'année 1950 n'est absolument pas représentative de la période des "30 glorieuse". Et même si elle l'était, la comparaison n'en resterait pas moins contestable. En presque 60 ans, les rapports salariaux et les systèmes économiques ont considérablement évolué. Le nombre de salariés des entreprises privées en 1950 était bien plus faible en proportion qu'il ne l'est à présent. A l'époque, une grande part de l'activité privée était le fait d'artisans, d'agriculteurs ou de commerçants qui ne sont pas salariés et pour lesquels la notion de "partage de la valeur ajouté" n'est pas pertinente.
Aussi on aurait tort de s’arrêter à ce seul critère de répartition. La part des salaires dans la valeur ajouté n’est en effet qu’un indicateur très imparfait des inégalités. C’est d’ailleurs ce que montre très bien le rapport Cotis : pour appréhender correctement l’évolution du partage des richesses, il est nécessaire d’aborder la question sous de nombreux angles complémentaires les uns des autres.
Premièrement, si la part salariale reste stable en proportion, on constate que, depuis la fin des années 80, la part relative à laquelle les travailleurs actifs peuvent prétendre a elle tendance à baisser. Ce phénomène s’explique par le fait que la part salariale comprend non seulement les salaires nets des actifs, mais aussi toutes les cotisations sociales qui financent les revenus socialisés. Or, avec le vieillissement de la population, le poids financier des retraites a augmenté dans l’économie, ce qui a comprimé le salaire net.

Comme le montre la figure 4, les cotisations sociales (patronales et employées) représentent plus du quart de la valeur ajoutée et pas loin de la moitié du total de la part salariale. S'il n'y a rien de choquant à ce que la part du salaire socialisé augmente pour assurer le financement de la protection sociale, on peut tout de même s'interroger sur la pertinence d'une contribution des revenus du capital (ici en bleu foncé). De fait, décider de maintenir la part des profits à 33% revient à faire peser sur les seuls salariés actifs l'accroissement du financement de la protection sociale. Les chiffres le montrent clairement. Depuis 1996, le salaire net médian (1548 euros mensuels) n’a augmenté que de 3,7% alors que sur la même période, le PIB par habitant a augmenté de 20%.
Le deuxième aspect délaissé par l’indicateur de la part salariale concerne les inégalités au sein même de la population salariée et l’impact de la précarisation. Ces dernières années en effet, la croissance de l’emploi s’est beaucoup faite par le développement du temps partiel (souvent subi) ou de l’intérim. Or, la multiplication des formes précarisées d’emploi engendre un écart entre le salaire moyen théorique que devrait recevoir une personne employée à plein temps, et le revenu salarial effectivement perçu. Si le premier a légèrement crû, le second a « quasiment stagné sur l’ensemble des trente dernières années » constate le rapport (p. 14).

Autre source d’inégalités, les augmentations salariales qui n’ont pas été équitablement réparties. Même si les smicards, dont le salaire est fixé par l’Etat, ont été relativement protégés (1% d’augmentation par an), les classes moyennes ont dû se contenter de 0,4 à 0,7% d’augmentation annuelle depuis 1996. Quant aux 1% ou 0,1% les plus riches, ils ont reçu des augmentations quatre fois plus importantes que celles des classes moyennes. Au total, la part de la rémunération allant au 1% les mieux rémunérés est passée de 5,5% à 6,5% du PIB depuis le milieu des années 90. Comme le remarque la mission Cotis, « le salarié médian a pu se sentir tout à la fois distancé par les plus hauts salaires, et rattrapé par les salaires plus faibles » (p. 15).
L’analyse ne peut être complète sans un regard sur l’évolution des 33% de la valeur ajoutée consacrés aux profits. Pour justifier politiquement ce niveau élevé, Nicolas Sarkozy avait émis l’idée d’un partage des profits en trois tiers (un tiers pour l’investissement, un tiers pour les propriétaires du capital et un tiers pour les salariés). Le rapport Cotis montre à quel point cette idée est saugrenue. Afin d’établir l'égalité des trois tiers, il faudrait en effet diminuer drastiquement la part consacrée à… l’investissement, destination de la part majoritaire des profits (57%). Or, c’est justement cette part d’investissement qui fait défaut aux entreprises. Inversement, la part consacrée à la rémunération des actionnaires a plus que doublé en trente ans. Aujourd’hui, 36% des profits sont directement versés aux actionnaires. Le reste, 7%, va aux salariés sous la forme d’intéressement. La question n’est donc pas de distribuer plus de profits aux salariés, mais de faire en sorte que cet argent reste au sein du secteur productif, au lieu de nourrir la spéculation. On est loin du fameux « théorème de Schmitt » qui expliquait que les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain. Aujourd’hui, particulièrement depuis la fin des années 90 (cf. la figure 6 du rapport Cotis), les entreprises préfèrent rémunérer les actionnaires plutôt que d’investir et de créer de l’emploi. 
Oublions donc cette histoire de stabilité de la part salariale. Un fait est clair : les inégalités s’accroissent en France. Entre 2002 et 2006, les revenus des 90% de ménages les moins riches ont augmenté moins vite que la moyenne nationale. Sur la même période, les 10% les plus riches, qui disposent d’un revenu annuel de plus de 50 000 euros, se sont eux enrichis deux fois plus vite. Quant aux 10% les plus pauvres, ils ont connu une détérioration absolue de leur niveau de vie (-0,8%). Voilà un effet visible de la politique de la droite depuis qu’elle est revenue au pouvoir. Dommage que ces chiffres-là, tirés de l’INSEE, ne soient pas dans le rapport !
15 février 2009
Après la crise, construire un monde nouveau
ON NE RELANCE PAS UN SYSTÈME QUI MEURT
Depuis que la crise financière s'est transformée en crise économique, les gouvernements dégainent les milliards et convoquent des sommets pour apparaître comme de bons gestionnaires de crise. Persuadés d'avoir affaire à une « catastrophe naturelle » que personne n'avait anticipée, ils s'étonnent de constater que les scénarios les plus noirs se réalisent systématiquement à la place des hypothèses autrefois privilégiées « d'atterrissage en douceur », ou de récession brève. Dépourvus de vision, constamment en retard sur la gravité de la situation, ils tentent de conjurer leur baisse de popularité en multipliant des plans de relance qui visent tous à sauver un système qui prend l'eau de toute part.
Plus la crise se prolonge, plus ces efforts apparaissent dérisoires. Alors que les banques centrales inondent le secteur bancaire en argent frais et quasi gratuit, le système financier est toujours tétanisé. L'inflation et les déficits publics, dénoncés autrefois par les gouvernements et les banquiers centraux, sont aujourd'hui considérés par les mêmes comme une solution raisonnable pour sortir de la paralysie. Ironie de la situation : obsédé par le rétablissement de l'ordre initial, ils sont en train d'abattre un à un les dogmes libéraux sur lesquels ce système reposait.
LA CRISE N'EST PAS UN ACCIDENT
Souvenons-nous. Pendant des années la régulation de l'économie a été laissée aux forces du marché et de la concurrence « libre et non faussée ». On nous disait que la bureaucratie et les décisions gouvernementales étaient illégitimes, que l'interventionnisme était inefficace et dangereux, que les États devaient accepter leur impuissance.
Au nom de l'Europe et de son marché, les services publics ont été offerts à la concurrence et privatisés. Au nom du libre-échange et de la division internationale du travail, la France a perdu 600 000 emplois industriels depuis 2001. Au nom de la flexibilité du travail et de la compétitivité des entreprises, on a privé le monde du travail de ses conquêtes sociales. Au nom des baisses d'impôts pour les plus riches, on a dégraissé l'État et organisé la pénurie dans les hôpitaux, l'éducation et la recherche.
LIBÉRER L'ÉCONOMIE DU JOUG DE LA FINANCE
S'il y a un secteur où la logique libérale a été poussée à son paroxysme, c'est bien la finance. En quelques décennies, elle est devenue l'industrie la plus mondialisée et la plus concurrentielle. Grâce à sa force de frappe, les fonds privés ont pu imposer leurs règles aux entreprises de tous secteurs, rachetant des sociétés à l'actionnariat orphelin et transformant leurs dirigeants en mercenaires au service de leurs seuls intérêts. La logique industrielle, fondée sur l'investissement et la production a rapidement été abandonnée au profit d'une logique de maximisation d'actifs diversifiés et interchangeables.
Mais la finance n'a pas tenu ses promesses. Depuis les années 2000, les marchés financiers prélèvent davantage sur l'économie productive qu'ils ne lui apportent de capitaux. Les rachats d'actions et les dividendes versés aux actionnaires ont largement dépassé le volume des investissements qu'ils ont permis. Et lorsque la finance investit, c'est souvent en pure perte. Loin de parvenir à l'optimalité des investissements et à une bonne gestion des risques, la finance mondialisée n'a cessé de se compromettre dans de fausses promesses spéculatives et a fait reposer sur la collectivité publique et les contribuables l'assurance du risque systémique.
Résultat de la financiarisation de l'économie : jamais les profits des entreprises et le nombre de travailleurs pauvres n'ont été aussi élevés. En 2007, les entreprises du CAC 40 ont fait 100 milliards d'euros de profit. En 2008, malgré la crise, ce montant s'est élevé à 85 milliards, dont 54,2 milliards qui ont été distribués aux actionnaires. Grâce aux aides gouvernementales, à la disparition de la taxe professionnelle et aux plans de licenciement qu'ils engagent, les grands groupes espèrent préserver leurs bénéfices en faisant porter aux salariés et aux contribuables les principaux coûts de la crise.
NE PAS SE LAISSER ABUSER PAR LES FAUSSES RÉPONSES
Nous sommes à la fin d'un cycle, dans une crise massive de surproduction. Continuer à faire payer les ménages et les salariés ne fera que précipiter l'économie mondiale dans la dépression. Même si une partie de la droite continue de croire que le marché va sortir l'économie de la récession en « purgeant ses excès », les économistes les plus lucides admettent qu'il faut repenser profondément l'ensemble du système, tel Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, qui admet que « le système du marché n'a pas fonctionné », ou Paul Krugman, autre prix Nobel, qui n'hésite pas à comparer l'escroquerie de Madoff avec le fonctionnement habituel de la finance américaine.
Parce que l'idéologie de la droite est en train de s'effondrer, la gauche a une occasion unique de montrer qu'elle peut apporter de vraies réponses à la crise. En renonçant au dogme du marché, elle peut réhabiliter l'interventionnisme démocratique et rendre à la collectivité un droit de regard sur les affaires économiques. Mais la gauche doit aller plus loin. Elle doit proposer un autre système et combattre les conservateurs qui cherchent à revenir à l'ancien. En affaiblissant le poids de la puissance publique, en mettant en concurrence, par le libre-échange généralisé, les travailleurs du monde entier, le monde ancien a fait exploser les inégalités et a gaspillé les ressources naturelles de la planète. Il n'était soutenable ni socialement, ni écologiquement. Il est donc plus que temps de tourner la page.
CONSTRUIRE UN MONDE NOUVEAU
Aux opérations de relance qui prétendent restaurer un système injuste et inefficace, il faut répondre par un vrai changement qui soit au service du plus grand nombre.
Au marché sans entrave qui privilégie les forts et crée une concurrence de tous contre tous, il faut répondre par la démocratie, seule manière de définir des règles qui permettent de mieux produire ensemble et de mieux partager les richesses.
Au régime féodal qui s'est imposé dans les entreprises il faut répondre par un nouveau partage du pouvoir économique qui ne soit plus au service des seuls actionnaires.
Au libre-échange généralisé qui pousse tous les pays à adopter des stratégies de dumping social et environnemental, il faut répondre par des règles commerciales équitables fondées sur la coopération, dans le cadre d'instances internationales légitimes.
24 décembre 2008
Une jeunesse européenne sans avenir

Les émeutes ont duré deux nuits complètes. Les jeunes caillassent les forces de l’ordre. La police répond à coups de lacrymo. Le 19 décembre 2008 au matin, le calme est revenu. Les habitants du quartier découvrent, stupéfiés, les voitures brûlées et les poubelles calcinées. Nous ne sommes pourtant ni en France ni en Grèce. L’affrontement n’a pas dégénéré en révolte sociale généralisée. C’est qu’il fait froid en cette saison dans la banlieue de Malmö, en Suède.
Au même moment, et depuis plus de deux semaines, la Grèce connaît l’un des plus importants mouvements d’émeutes de son histoire. Magasins et banques saccagés, cocktails Molotov envoyés sur les forces de l’ordre, les affrontements sont violents et destructeurs. Le 13 décembre, huit engins explosifs de faible puissance ont partiellement endommagé cinq banques et une antenne locale du parti au pouvoir. Parfois, la contestation prend les allures d’un happening presque bon enfant, comme lors du 16 décembre, lorsque des étudiants ont investi les studios de la chaîne publique et ont déployé une banderole qui disait : "arrêtez de regarder, sortez dans la rue". Ailleurs, en Italie, en Espagne, à Sophia en Bulgarie, mais aussi à Berlin ou à Londres, s’organisent des manifestations de soutien à la jeunesse grecque. A Paris, la manifestation du 12 décembre n’a rassemblé que 400 personnes, mais elle a donné lieu à un face à face tendu avec la police. Les jeunes voulaient, comme en Grèce, « casser des vitres sur les Champs Elysées ».
Mais à la veille des vacances de Noël, ce qui préoccupe le plus le chef de l’Etat, ce sont les lycéens. Les manifestations anti réforme ont soudain pris de l’ampleur, passant de quelques dizaines de milliers début décembre à 150 000 le 18. Cela fait plusieurs semaines que Raymond Soubie, le conseiller social de Sarkozy, tire la sonnette d’alarme, craignant que la révolte de la jeunesse ne soit le prélude à une explosion sociale généralisée. Les entretiens du président avec ses homologues européens, tous inquiets par la situation grecque, ont fini par le convaincre de la nécessité d’un repli tactique. Lundi 15 décembre, à la surprise générale, il fait annoncer par son ministre de l’éducation le report de la réforme. Mais on entend déjà les étudiants des filières technologiques manifester contre la loi LRU qui menace l’indépendance des IUT. De l’autre côté, les enseignants-chercheurs contestent le projet de décret qui modifie leur statut. Après les lycées, l’université ?
Que se passe-t-il donc dans la jeunesse européenne ? La situation des jeunes en Grèce, la « génération 700 euros », comme ils s’appellent eux-mêmes, rappelle celle des jeunes des autres pays. Partout en Europe, la dégradation des conditions économiques et sociales de la population frappe d’abord la jeunesse. La précarisation du travail, le chômage, la montée des prix de l’immobilier, touchent en premier lieu les jeunes. La faiblesse du parc locatif, en particulier en Europe du sud, empêche nombre d’entre eux de fonder un foyer. Les taux de fécondité s’en ressentent : ils ne dépassent pas 1,4 enfant par femme en Italie, en Espagne et en Grèce. En France, même si la situation du logement apparaît (un peu) meilleure, les inégalités intergénérationnelles n’ont jamais été aussi fortes. Selon le sociologue Louis Chauvel, les trentenaires gagnaient 15% de moins en moyenne que les quinquagénaires en 1975. L’écart s’est aujourd’hui creusé à 40%.
L’analyse d’Emmanuel Todd dans son livre Après la démocratie permet d’apporter quelques réponses aux causes de cette crise. Et tout d’abord d’établir un constat paradoxal : alors que sa situation économique est des plus fragiles, jamais la jeunesse européenne n’a été autant diplômée. Depuis 1950, le nombre d’étudiants a été multiplié par 11. Plus du tiers d’une classe d’âge obtient le baccalauréat général, alors qu’ils n’étaient que 4,8% en 1950. A-t-on dévalué les études pour faciliter leur « démocratisation » ? Pour Todd, les discussions sur la prétendue baisse de niveau sont « sans objet ». Le nombre de jeunes qui sortent sans qualification du système scolaire a baissé, passant de 35% en 1965 à 7,5% aujourd’hui. Pourtant, aucune étude ne permet de montrer une quelconque baisse de niveau : les tests de raisonnement et de logique passés par les conscrits depuis 1981 montrent au contraire une hausse de 18% des résultats. A niveau scolaire équivalent, les performances sont donc constantes.
Pour Todd, un tiers des jeunes d’aujourd’hui, ont acquis un niveau intellectuel comparable à ce qu’autrefois on appelait "l’élite". Mais il s’agit d’une élite un peu particulière, une élite « de masse » qui devrait comprendre, à terme, 20 à 25 millions de personnes en France. Or, la structure économique d’une société industrielle est incapable d’offrir à cette élite les emplois qui correspondent à ses aspirations. Elle a besoin de plombiers, de maçons, d’ouvriers d’avantage que de journalistes ou de responsables projet. L’économie moderne propose des métiers de services à la personne, des emplois de chauffeurs-livreurs, de téléopérateurs, d’hôtesses d’accueil… Le paradoxe est que plus le niveau socioculturel de la jeunesse s’élève, moins elle trouve d’emplois qui correspondent à son niveau éducatif. A titre d’exemple, 10 000 thèses sont soutenues chaque année en France, mais seuls 2500 postes de chercheurs et d’enseignant-chercheurs sont ouverts au recrutement. Conséquence : les diplômés qui se retrouvent sur le marché du travail voient la concurrence pour les "bons" jobs s’intensifier. Les concours de la fonction publique sont de plus en plus sélectifs, les entreprises deviennent de plus en plus exigeantes et une majorité de cette "élite" se retrouve confrontée à l’expérience du déclassement social, de la précarité et des salaires faibles.
Inutile d’aller chercher très loin les raisons d’une contestation de plus en plus radicale. Les émeutes de 2005 ou le mouvement anti CPE en 2006 ont souvent été présentés comme opposés. Jeunesse de banlieue en manque d’avenir d’un côté, étudiants bien insérés dans le système scolaire et effrayés par la peur du déclassement de l’autre. Mais cette opposition ne résiste pas à l’analyse. La révolte grecque apparaît de fait comme une synthèse presque parfaite de ces deux épisodes. L’absence de revendications déclarées, le caractère spontané, la violence des manifestants la rapproche des émeutes de 2005. Les occupations d’universités, la contestation sociale et l’implication dans des manifestations classiques la fait ressembler au mouvement de 2006. Au final, c’est la même contestation sociale, la même angoisse qui touche les jeunes, quel que leur niveau social et éducatif. Avoir une lecture ethnique et religieuse des émeutes de 2005, comme l’a fait la droite, c’est ne rien comprendre au monde d’aujourd’hui. Les destructions symboliques de banques ou de bâtiments publics, souvent à caractères scolaires, les explosions de violences, sont les manifestations d’un rejet global et profond de la société actuelle. Pour beaucoup de jeunes, l’école n’est plus perçue comme un instrument d’ascension, mais au mieux comme une escroquerie, au pire comme un système de ségrégation et d’intensification de la compétition sociale.