Vue de gauche

Qu'est-ce que la gauche aujourd'hui ?

14 juillet 2007

Vers la crise du capitalisme américain ?

L’économie Américaine est-elle sur le point de s’effondrer ? A la lecture du titre de l’ouvrage de Paul Jorion, on pourrait croire que le rêve secret de tous les gauchistes est sur le point de se réaliser. Les 250 pages qui suivent modèrent largement le propos. Point de prévision catastrophiste, pas d’extrapolation douteuse ni de propos ésotérique, le bouquin s’attache surtout à l’analyse de certains faits et préfère étudier l’histoire récente de l’économie américaine plutôt que de spéculer sur son avenir.

Avec un grand sens de la pédagogie Paul Jorion met le doigt sur des phénomènes que tous les spécialistes connaissent, mais qui sont souvent occultés et qui ont du mal à sortir dans le débat politique. La première partie du livre étudie le cœur du malade c'est-à-dire Wall Street et le système financier. Un cœur dont on oublie qu’il a récemment été au bord de l’infarctus dans les années 2002-2003, lorsque les faillites emblématiques d’Enron et de Worldcom ont montré l’ampleur de la corruption qui y régnait. Manipulation des comptes, incompétence manifeste des dirigeants, opacités et fonctionnement quasi-mafieux des organismes sensés contrôler les pratiques ont largement ébranlé la confiance des américains dans les bienfaits de la « main invisible ». Le résultat est que les volumes totaux d’actions échangés en bourse stagnent depuis 2002 et que, pour augmenter artificiellement leurs cours boursiers et entretenir l’illusion de la hausse, les entreprises sont contraintes d’organiser des plans massifs de rachats de leurs propres actions ou d’inventer continuellement de fausses « bonnes nouvelles ». Le constat que faisait Dominique Plihon en 2004 reste largement d’actualité : la bourse prélève aujourd’hui plus d’argent aux entreprises qu’elle ne leur apporte de capitaux.

La seconde partie du livre ausculte le reste du corps et en particulier la situation des ménages. L’endettement des familles américaines atteint aujourd’hui un niveau jamais égalé. Les causes ? La propagande du « tous propriétaires » unanimement portée par la classe politique. Derrière la fausse bonne idée qui consiste à aider les ménages à acquérir leur logement se cache un système qui incite au surendettement. L’aide à l’acquisition de logement, et en particulier la politique de défiscalisation des intérêts des emprunts et des plus-values ont entraîné une hausse vertigineuse des prix de l’immobilier. Le schéma classique pour une famille américaine consiste en effet à acheter le plus tôt possible un logement pour revendre 10 ans plus tard avec une plus-value, racheter une maison plus grande, et ainsi de suite. Or, toute la mécanique repose sur l’hypothèse d’une croissance indéfinie des prix - des logements. Si pour la génération des baby-boomers, cette hausse était compatible avec l’augmentation des salaires, le décrochage aujourd’hui entre le pouvoir d’achat et l’immobilier ont rendu de plus en plus difficile, pour de nombreuses familles, l’acquisition du premier logement.

Première conséquence : une partie croissante des ménages américains sont de fait exclus du phénomène d’enrichissement dont ont bénéficié leurs parents. Ne pouvant devenir propriétaires, ils sont incapables d’emprunter et de consommer. Deuxième conséquence, les achats de logements sont moins nombreux. La bulle spéculative dans l’immobilier s’assèche par le bas. Les logements que les familles modestes achetaient ne trouvent plus d’acquéreur, ce qui empêche les familles de catégorie légèrement supérieur de faire une plus-value sur la vente de leur premier logement. La demande et le prix des logements de catégorie supérieure diminuent à leur tour. Troisième conséquence, la baisse des prix de l’immobilier met en péril le budget des ménages qui avaient emprunté en spéculant sur la croissance de leur patrimoine. Beaucoup de familles américaines n’ont que leur logement comme actif. Si sa valeur chute, ils se trouvent virtuellement en faillite. Enfin, dernière conséquence, les organismes financiers (souvent soutenus par les pouvoirs publics) qui ont encouragés des millions de ménages modestes à emprunter se retrouvent avec des montagnes de dettes dont la contrepartie est un parc immobilier dévalué. Les faillites individuelles des ménages dégénèrent alors en crise systémique qui atteint rapidement Wall Street et les marchés financiers.

Si ce scénario de crise ne signifie pas nécessairement la fin de l’économie américaine, il pourrait néanmoins mettre à mal la version américaine du capitalisme, dont la financiarisation à l’excès et le profond inégalitarisme apparaissent comme des causes majeures de fragilité

Références:
- Paul Jorion, Vers la crise du capitalisme américain ?, La Découverte, 2007
- Dominique Plihon, Le nouveau capitalisme, La découverte, 2004




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