06 mai 2007
L’échec d’une campagne sociale-libérale
Si sa campagne fut brouillonne et souvent immature dans son organisation, la
candidate socialiste fut néanmoins très claire dans ses discours et dans ses
choix politiques. Entre l’investiture de novembre et les élections du printemps,
la ligne de Ségolène Royal consista à reprendre les thèmes, les idées et les
valeurs des conservateurs et des libéraux.
En matière économique, le
discours de Royal n’a eu de cesse de nier la conflictualité des rapports
sociaux. Alors que la gauche a toujours mis au cœur de son projet la question de
la répartition des richesses, la candidate socialiste n’a pratiquement parlé que
de « dialogue social », de « réconciliation des français avec l’entreprise », de
politique « gagnant-gagnant », comme s’il n’existait pas de divergence
d’intérêts dans la société française, et comme si l’on pouvait réconcilier une
haute rémunération du travail avec une haute rémunération du capital. Cette
vision s’est traduite par des mesures qui allaient toutes dans le sens d’une
aide accrue aux entreprises, à travers la baisse des impôts sur les sociétés (au
lieu de leur « modulation », voir les Échos du 15 mars), la flexibilisation du
marché du travail (Contrat Première Chance, modèle de flex-sécurité danois) et
la condamnation du syndicalisme revendicatif au bénéfice du syndicalisme de
cogestion (l’Hebdo des socialistes n°443).
Cette approche très
sociale-chrétienne (et surtout très naïve) de l’économie fut complétée par une
approche purement libérale, qui mit constamment l’accent sur les responsabilités
individuelles au détriment de l’analyse sociale. Ainsi, la réponse de Ségolène
Royal à l’affaire du « golden parachute » de Noël Forgeard fut bien davantage
moralisatrice que structurelle, préférant dénoncer les « patrons-voyous » et
demander la démission de Thierry Breton, que d’instaurer une nouvelle
législation sur les stock-options. De manière générale, les discours de Royal
s’en prirent de manière systématique au phantasme de « l’assistanat » (les
chômeurs et les RMistes, pas les rentiers du CAC 40 !) en promettant qu’aucun
droit nouveau ne serait créé sans devoir. L’allocation-autonomie pour les
étudiants, tirée du projet socialiste, est ainsi devenue la contrepartie d’une «
activité d’intérêt général », c'est-à-dire d’un travail. Plus grave, Ségolène
Royal prévoyait de renforcer le contrôle des chômeurs, considérés comme
individuellement responsables de leur situation (l’hebdo des socialistes n°443).
Enfin, en matière de sécurité, les propositions de Royal étaient le pur produit
du logiciel sarkozien : compassion en faveur des victimes, politique de sanction
qui oubliait systématiquement les fondements sociaux de la
délinquance.
Sur la réduction du temps de travail, le discours de la
candidate fut là aussi constant et singulièrement droitier. Après avoir critiqué
les conditions d’application de la loi sur les 35h lors de la campagne
d’investiture, Ségolène Royal a ensuite abandonné toute idée de remise en cause
législative des réformes Fillon. Loin de se sentir engagée par le projet
socialiste, elle a renvoyé la question de la baisse du temps de travail à des
négociations par branches professionnelles, précisant même, lors du débat de
l’entre-deux tour, qu’en cas de désaccord avec les organisations patronales, il
n’y aurait « pas de loi ». Trois jours plus tard, soit l’avant-veille du second
tour, elle admettait, dans une interview au Parisien, qu’il n’y avait plus de
différence entre sa position et celle de Sarkozy sur cette
question.
Enfin, la candidate a largement anticipé la politique de «
l’alliance au centre » qu’elle mena entre les deux tours avec le succès que l’on
sait. Lorsque Michel Rocard et Bernard Kouchner proposent, avant le premier
tour, de faire alliance avec le parti de François Bayrou, Royal s’est contentée
de critiquer les conditions de cet appel. Elle s’est bien gardée de sanctionner
Bernard Kouchner, pourtant membre de son équipe de campagne ou de s’engager
clairement contre cette alliance. Au contraire, elle admettait dans une
interview au JDD, une semaine avant le premier tour, que son gouvernement serait
« représentatif de la diversité de la majorité » qui se sera rassemblé autour
d’elle entre les deux tours, faisant implicitement référence aux électeurs
centristes. Elle confirmera cette position après le 22 avril, appelant à la
participation de ministres UDF à son gouvernement et se laissant la possibilité
de prendre François Bayrou comme Premier ministre (interview sur Canal Plus du
29 avril).
Au-delà des critiques personnelles et tactiques que l’on peut
adresser à la candidate socialiste, l’échec de cette campagne c’est aussi, et
surtout, l’échec de la première campagne clairement sociale-libérale menée par
le Parti Socialiste. Nous n’avons plus qu’à espérer que cette expérience ne se
renouvelle pas.
29 avril 2007
Royal accède au second tour en sacrifiant la gauche
Où sont passés les électeurs de gauche ? Jamais, dans son histoire récente, la gauche n’a connu de score aussi faible. Au premier tour des présidentielles de 2002, l’ensemble des voix de gauche représentait près de 43% de l'electorat. Deux mois plus tard, après le départ de Jospin et dans la confusion qui a suivie le 21 avril, le Parti socialiste parvenait tout de même à rassembler plus de 24% des suffrages et la gauche atteignait les 40%. En 2004, au premier tour des élections régionales, le total des voix de gauche dépassait largement les 44%. Il dépassa 46% aux élections européennes. On se souvient du clip de campagne qui s’attaquait frontalement au démantèlement de la sécurité sociale et qui réclamait une « Europe sociale ». Le Parti socialiste à lui tout seul totalisa alors près de 29% des suffrages.
Le niveau atteint par la gauche et le PS pour ce premier tour est très préoccupant. Avec 36%, l'ensemble des voix de gauche n'atteint pas un niveau suffisant pour permettre une victoire de la candidate socialiste. Celle-ci n’a rassemblé que 26% des suffrages exprimés, alors même qu’une bonne partie de l’électorat d’extrême gauche a choisi de voter « utile », c'est-à-dire socialiste. Plus grave: Ségolène Royal n'a pas sû regagner la confiance de l'électorat populaire. En 1981, François Mitterand était élu avec 74% de l'électorat ouvrier. Aujourd'hui, c'est le Front national qui y réalise ses meilleurs scores. Paradoxe: c'est à Nicolas Sarkozy, le maire de Neuilly et le copain des Lagardère et autres grands patrons que cela profite. Il fait jeu égal avec la candidate socialiste au niveau de l'électorat ouvrier (21%) et la dépasse chez les employés (29% contre 25%) (voir l'étude Ipsos). Il faut dire qu'il n'hésite pas à se rendre dans les usines et qu'il n'a pas peur de parler "protection" à des travailleurs inquiets des ravages de la mondialisation et des délocalisations.
La plupart des analystes médiatiques se contentent d’avancer la thèse de la « droitisation » de l’électorat et en appellent à la refondation idéologique du Parti socialiste, sommé d’achever sa conversion « réformiste » et de se soumettre à « l’économie de marché ». Les responsables socialistes applaudissent et lorgnent vers le centre. Le camp du « OUI » prend sa revanche sur sa défaite du 29 mai 2005.
Certes, il est possible que, comme en Allemagne et ailleurs en Europe le « socialisme » rende bientôt les armes et se transforme demain en une molle social-démocratie prête à toutes les compromissions avec le libéralisme. Certes, il se pourrait que les logiques d’appareil aient raison du combat que mènent encore quelques rares socialistes contre la logique d’alliance avec le centre.
Pourtant, on peut aussi faire le pari que ce n’est pas en vidant la gauche de son contenu qu’on parviendra à redonner du sens à la politique. On peut aussi admettre que l’offre politique n’était pas forcément à la hauteur de ceux qui, à gauche, ont toujours fait le choix de refuser la logique libérale. Entre une extrême gauche divisée, aux discours brouillons, qui n’est pas parvenue à faire la preuve de sa maturité, et un Parti socialiste mou, qui nous abreuve de slogans creux à coup d’ «ordre juste» et de «gagnant-gagnant», on voit mal comment, n'en déplaise aux analystes-experts, il serait possible de trouver un message clair à ces élections.
En attendant, il n’y a plus qu’à faire contre mauvaise fortune bon cœur : Éviter de s’énerver contre les tracts ridicules et sans le moindre fond politique qu’on nous tend dans la rue... et voter pour Ségolène Royal. Après tout, on a bien voté pour Chirac en 2002.
15 avril 2007
Le centrisme: la maladie sénile du socialisme
La réaction de Ségolène Royal aux propos de Michel Rocard qui le
premier a prôné cette alliance « avant le premier tour » est
parfaitement révélatrice. Elle parle d’une tractation « dans le dos des
électeurs » et explique qu’elle est « la candidate de la
clarté et la candidate qui peut permettre aux Français de faire un choix clair ». Mais Michel Rocard est cohérent et
n’agit pas dans le dos de qui que ce soit, à partir du moment où il annonce
publiquement son choix avant que les électeurs ne se prononcent. Au moins assume-t-il
clairement ses convictions et son idéologie libérale. Dans son esprit, cette alliance
n’est pas celle des contraires. Ce n’est pas un simple vote anti-Sarkozy. C’est
au contraire un choix qui repose sur de véritables convictions. L’UDF, pour
Rocard, c’est « ceux qui sont les plus proches de nous. Ceux qui pensent comme nous que le marché
doit être régulé, que l'Etat doit défendre la solidarité, que l'égalité des
chances doit être assurée pour tous et entre toutes les générations. »
Et Rocard de poursuivre, dans la même logique : « rien d'essentiel ne sépare plus en France les sociaux-démocrates
et les démocrates-sociaux, c'est-à-dire les socialistes et les centristes. Sur
l'emploi, sur le logement, sur la dette, sur l'éducation, sur l'Europe, nos
priorités sont largement les leurs. Sur la société, sur la démocratie, sur les
femmes, sur l'intégration, sur la nation, nous partageons les mêmes valeurs ».
Evidemment, tous les cadres du PS
crient haro sur le baudet et martèlent : « Pas d’alliance avec la
droite ! » Les mêmes qui parlent de responsabiliser les chômeurs, d’alliance
avec la moitié du patronat, des méfaits des 35h ; ceux-là mêmes qui vantent
le modèle danois de flex-sécurité, qui veulent redonner aux français « le
goût du risque » et l’esprit d’entreprise, qui ne voient dans les conflits
sociaux qu’un manque de dialogue, qui veulent baisser les impôts des entreprises,
et qui refusent de revenir sur les baisses d’impôts accordées par la droite ;
ces mêmes qui trouvent que gagner 4000 euros par mois ce n’est pas être riche ;
ceux-là qui hier n’avaient rien à redire sur le traité constitutionnel européen
et qui demain reconnaissent qu’ils vont mener une politique économique dans la
droite ligne de celle que nous subissons depuis 20 ans ; tous ces élus donneurs
de leçon qui polluent allègrement 100 ans d’histoire socialiste avec des
discours de droite sont choqués du fait que Rocard mettent leurs idées en pratique ?
Qui aujourd’hui peut encore s’illusionner
et croire que le Parti socialiste ne court pas dans les bras de la droite ?
Cette alliance est écrite dans les gènes du discours de la candidate depuis des
semaines. En réalité, ce qui dérange le staff de campagne de Ségolène Royal, ce
n’est la position de Rocard sur le fond, c’est juste son timing. Faire une
telle déclaration avant le premier tour, ça risque de faire perdre des points
au Parti socialiste. Et le danger alors, c’est que l’alliance risque de se
faire dans l’autre sens si c’est Bayrou qui devance Royal au premier tour. Cela,
évidemment, leur est insupportable. Royal doit encore, pendant une grosse
semaine, garder les larges habits de la gauche. Ce n’est qu’au soir du premier
tour qu’elle pourra s’en défaire. Et tant pis pour la clarté ! Et tant
mieux pour le cynisme.
La stratégie est éventée. Le Monde nous apprend ainsi que « la candidate ne voulait pas s’avancer avant le 22 avril ». Plus loin, la journaliste précise : « En toute discrétion, la candidate avait en effet chargé l'un de ses plus proches amis et conseillers, l'avocat Jean-Pierre Mignard, un ancien des clubs Témoins et l'un des chantres de la rénovation de la gauche, de travailler avec Jean-Louis Bianco, son codirecteur de campagne, à un texte sur lequel elle pourrait s'appuyer pour parler aux électeurs de François Bayrou. Mais seulement le 22 avril au soir ». Nous voilà prévenu… et encore bravo à la candidate de la clarté !
Complément d'enquête: Royal vend la mèche dans le JDD
Dans l'interview qu'elle accorde au Journal du dimanche du 15 avril, Ségolène Royal ouvre la porte à un gouvernement PS-UDF. Elle commence par un appel du pied aux électeurs de François Bayrou: "Au soir du premier tour, nul ne sera propriétaire de ses électeurs et ne pourra en disposer à sa guise. Et c'est avec toutes celles et tous ceux qui se reconnaîtront dans la France présidente que se relèvera le pays"... Avant de conclure de manière beaucoup plus explicite: "le gouvernement sera représentatif de la diversité de la majorité présidentielle qui se rassemblera autour de moi entre les deux tours".
07 avril 2007
La faillite idéologique du Parti Socialiste
«Travailler, c’est produire ensemble». C'est le très beau titre de l'Hebdo des socialistes de cette semaine (téléchargeable ici en pdf). Le travail est en effet une activité collective, ce qui suppose que personne ne peut s'arroger à lui seul le mérite de son fruit. Cette idée justifie une réglementation collective du travail et des rémunérations et permet de poser le principe d'une redistribution et d'un partage des richesses.
Enfin! le Parti Socialiste allait frontalement s'attaquer aux racines idéologiques de la droite et développer un véritable discours de gauche. Enfin! dans cette campagne, on allait pouvoir aborder les problèmes d'un point de vue collectif et social au lieu de toujours raisonner sur le terrain de l’adversaire, au lieu de partir de l'individu, de son mérite et de ses qualités supposées, de sa détresse dont il faut le sortir, de ses droits et de ses devoirs, de sa volonté de ne pas s'enfermer dans "l'assistanat". Enfin! on allait laisser de côté les discours moralisateurs stériles et on allait décortiquer la logique globale de notre système économique. Enfin! on allait faire de la politique.
«Travailler, c'est produire ensemble». Y a-t-il un sujet plus fondamental aujourd'hui ? Au lieu de nous bassiner avec les drapeaux et l'immigration, parlons de ce qui est vraiment important. Après tout, le travail et la production sont au cœur de notre société. C'est au travail qu'on se suicide. C'est là que se créent les rapports sociaux fondamentaux qui poussent la plupart des salariés à travailler toujours plus pour gagner toujours moins. Et ce sont les richesses que nous produisons collectivement qui rémunèrent les rentiers, caste joyeuse des propriétaires irresponsables.
Pour une fois, j'allais lire attentivement l'Hebdo. Si au moins je pouvais m'accrocher à quelque chose de positif, quelque chose qui pouvait me donner envie de voter et de faire voter Royal! C'était bien le moment. Qu'on parle de travail, des rapports sociaux, de la dure logique du capitalisme... Allez! Je ne demandais pas à ce qu'on évoque une quelconque utopie, un changement de système économique, des lendemains qui chantent. Il y a longtemps que je n'attends plus cela du PS. Je ne pensais pas non plus qu'on allait me parler de mondialisation, de super profits, de rapports de classes. Mais au moins, qu'il y ait une analyse critique du capitalisme actuel et quelques recettes politiques pour en atténuer les effets !
Je commence ma lecture. Le premier article parle de «la valeur travail» et s'attaque aux propositions de la droite, en glissant très vite sur la TVA sociale qui «mettrait à contribution les produits étrangers importés». Confusion entre travailleur et consommateur. Rien sur l'injustice fiscale, sur la question de la progressivité de l'impôt. Pas clair, peu convaincant. Je m’interroge. Quelques mots assez pertinents sur le contrat de travail unique. Et puis, enfin, la définition conceptuelle. "Travailler ensemble", c’est parler du travail dans une logique «diamétralement opposée» à celle de la droite, «qui pense que "travailler c'est souffrir"». C’est la vision «moderne» du travail. "Produire ensemble", donc, nous dit l’Hebdo, c'est «réconcilier les Français avec l'entreprise par un véritable dialogue social». Le socialisme moderne, ce ne serait donc plus la lutte des classes, mais leur confraternel dialogue.
Les quelques illusions que j’entretenais encore sont brutalement refroidies. Quelle politique ambitieuse peut-on bien proposer lorsqu’on part d’un constat pareil? Comment peut-on nier la dureté des rapports sociaux au point d’y répondre par un simple dialogue? Comme s’il n’y avait pas d’intérêts contradictoires ou conflictuels… Comme si on allait pouvoir organiser une nouvelle répartition des richesses dans ce pays en "persuadant" les possédants de faire "l’aumône" à ceux qui souffrent ? Mais tout ceci n’est peut-être qu’un malentendu, des principes philosophiques abstraits. Passons vite à l’article suivant pour éviter d’en garder l’amertume.
L’article suivant est un entretien de Denis Clerc, fondateur et conseiller du mensuel Alternatives Économiques. Il s’intitule : «sortir du chômage et créer de l’emploi, mais comment?». Voilà un beau programme! On s’attend à du concret, du sérieux. Il paraît que l’expert est aussi agrégé d’économie. En bon pédagogue, M. Clerc commence donc par analyser les causes du chômage. Il en trouve deux. Une première démographique, c'est-à-dire non économique. La population active aurait trop fortement augmenté au cours des 20 dernières années. Du coup, «chaque année, il fallait créer 200 000 emplois supplémentaires». Encore cette vieille thèse démographique absurde. Aucune étude sérieuse n’a jamais pu prouver que le chômage avait principalement une cause démographique. Passons. La seconde cause est elle aussi non économique. Elle serait due, non à la mondialisation et à la crise de l’industrie française (qui perd chaque année 80 000 emplois industriels), mais au fait que «la France a longtemps conduit des politiques d’emploi et de formation (initiale et continue) qui n’étaient pas à la hauteur des mutations du monde du travail». C’est donc la faute aux ouvriers et aux employés qui ne sont pas assez formés. Il est évidemment connu de tous que, si les chômeurs étaient mieux formés, les entreprises n’auraient aucun mal à créer immédiatement 3 millions d’emplois.
Alors «comment stimuler la création d’emplois?» demande l’Hebdo des Socialistes. Par «la recherche et l’innovation», «en partenariat avec le privé, notamment dans les secteurs où les entreprises ont des débouchés commerciaux immédiats grâce aux travaux de recherche». On voit bien qu’il s’agit ici d’une recherche «fondamentale»… pour le commerce immédiat. Mais attention! Il ne faudrait surtout pas que cette politique de formation, qui transformera nos ouvriers "inadaptés" en chercheurs "performants", se traduise par du fonctionnariat ! M. Clerc nous met en garde : «toute création d’emploi dans le secteur public entraîne, mécaniquement, un accroissement des prélèvements. Il faut donc être très vigilant.» Pas de fonctionnaires donc. Rien pour l’industrie et pour les ouvriers (sauf s’ils retournent à l’école!). Pourrions-nous éventuellement penser à réduire le temps de travail pour compenser l’augmentation de la productivité? Monsieur l’expert est catégorique: «Généraliser les 35 heures à toutes les entreprises n’est pas, selon moi, une bonne idée. Non pas sur le plan de son efficacité économique, mais en raison de sa perception par les employeurs, psychologiquement hostiles à la mesure».
Ainsi tout s'éclaire! Ce serait donc pour soigner la «psychologie» délicate des patrons qu’il ne faudrait plus réduire la durée du travail en France! C’est dans ce type de raisonnement que la conception du «dialogue» prend toute sa dimension philosophique et politique. S’il n’y a plus de luttes sociales, s’il n’y a plus de conflits d’intérêt, si tous les problèmes peuvent disparaître simplement grâce à la bonne volonté des hommes, alors évidemment, il ne faut rien imposer aux patrons (pardon : aux «employeurs»). On aurait trop peur de les vexer.
Le terrain sur lequel je m’avance en poursuivant la lecture de l’Hebdo me semble de plus en plus boueux. Tout est mou, spongieux, ruisselant de bonnes intentions molles, sans aspérité pour ne choquer personne. Mais surtout sans base idéologique, sans conscience politique. On dirait un discours éthéré, incantatoire. Perdu dans un monde d’idées abstraites qui ne renvoie plus à aucune réalité. Enfin, un petit encart : «Emploi et chômage en France : quelques chiffres». On y apprend que 1,3 millions de personnes qui ont un emploi gagnent moins de 645 euros par mois. Ce sont des «travailleurs pauvres». Et pour ceux-là, que fait-on? Comment leur donne-t-on les moyens de vivre décemment? Quelle odieuse logique économique a-t-elle pu générer ce sous-prolétariat sans que personne ne réagisse? La réponse est en conclusion, sous la forme d’un constat impuissant : «Notre marché du travail exclut, n’intègre pas assez. C’est une certitude.»
Une solution. Je cherche vainement une solution. Qu’est-ce que le marché? Un rapport marchand, une négociation. Le marché, c’est la concurrence, la force de travail transformée en marchandise. Evidemment qu’il exclut. C’est pour cela qu’il faut l’encadrer par des lois, par des mesures concrètes et politiques, par l’intervention publique, l’État, un contrepoids démocratique. Une solution, peut-être, d’un nouvel expert: Philippe Askenazy, économiste, chercheur au CNRS. Il évoque la souffrance au travail, les suicides, la pression, «une augmentation de 10 à 20 % par an des maladies professionnelles». Constat partagé par les employés de Renault, on s’en doute. Alors, quelle solution? Monsieur le professeur a son idée: «Pour allier bien-être au travail et efficacité économique, il s’agit de changer de discours : faire du bien-être au travail une valeur et une priorité». «Changer de discours»? Porter haut la valeur du "bien-être" ? Convaincre les employés et les employeurs qu’ils sont faits pour "travailler ensemble" ? Moi qui croyais naïvement que les rapports sociaux devaient être encadrés par le droit. Mais non, c’est toujours le «dialogue» voire, encore mieux, le «discours», qui nous rendra heureux au travail. D’ailleurs, c’est certain. Un simple sourire, et la moitié du Medef s’occupera mieux de ses employés. C’est M. le professeur qui vous le dit : «Si l’État relaie ce discours gagnant-gagnant, je pense que la partie la moins conservatrice du Medef serait prête à suivre».
Fort de ces propositions innovantes et tellement «modernes», je tourne la page. Car le dossier continue et je suis à présent enfoncé jusqu’au cou dans les sables mouvants de la nouvelle pensée «socialiste». C’est sans doute à ce moment-là que le rédacteur de l’Hebdo des socialistes est tombé sur un os. Comment parler des luttes sociales? Même à l’Hebdo, on ne peut pas effacer totalement deux siècles d’histoire socialiste. Il fallait bien parler du travailleur en lutte, de l’ouvrier en grève et du «patron voyou». Je déteste ce concept de «patron voyou». C’est une invention de Chirac, et ça ne vise qu’à analyser en terme individuel des disfonctionnements économiques généraux. Les patrons ne sont pas des voyous. Ils agissent selon leurs intérêts économiques dans le cadre d’un système que nous avons collectivement contribué à mettre en place. Si ce système conduit à des situations scandaleuses, ce ne sont pas les individus qu’il faut blâmer, mais le système qu’il faut changer. Evidemment, l’Hebdo, saute dans le piège à pieds joints. Reportage empathique et larmoyant, descriptions de situations individuelles ; aucune mise en perspective, aucune enquête, aucune explication socio-économique. Juste les faits, tristes, d’une entreprise qui ferme. Et pourquoi ferme-t-elle ? Parce que son patron l’a lâchement abandonné. Instant de poésie journalistique. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé: «Le silence plane comme l’épée du chômage au-dessus de la tête des imprimeurs». Article en forme de mise en garde. On en comprend assez vite la logique. Une seule solution : un nouveau patron. Jusque dans le titre du reportage : «Cherche patron désespérément». Pour "dialoguer", on s’en doute. Sans le capitaine, point de salut pour l'équipage!

Le reportage prenait une double page. La séquence "Cosette" étant passée, il faut tourner la page et redonner au lecteur son "désir d’avenir". Pour cela, rien de tel qu’une plongée en Poitou-Charente. Un autre reportage. On ne sait pas bien ce qu’il fait là. Pas de patron, pas d’employé. Deux amis qui ont fondé leur entreprise, après s’être faits licenciés de chez Michelin en 2006. Comme quoi les licenciements ont du bon pour peu qu’on se prenne en main. C’est sans doute la morale de l’histoire. Parler d’une reconversion réussie avec des aides régionales. En attendant, les deux entrepreneurs touchent leurs Assedic et «espèrent pouvoir se payer sur l’entreprise d’ici l’an prochain». Bonne chance à eux!
Le dossier se termine sur les propositions de la candidate expliquées par Gaëtan Gorce. Arrivé à ce point, mon cerveau est largement noyé. Il est prêt à gober n’importe quoi. Même l’apologie sarkozienne du modèle danois (pays, qui est gouverné depuis 2001 par une coalition de droite soutenue par l’extrême-droite); même le développement de «l’agilité» de l’emploi; même la responsabilisation revendiquée des chômeurs: «Les droits et les devoirs doivent être proportionnels. Il faut sortir d’une logique d’assistanat pour rentrer [...] dans une logique de responsabilité»; et même, encore et toujours, le fameux «dialogue sociale» qui doit nécessairement passer par l’implication des syndicats dans la logique entrepreneuriale: «En France, il faut un syndicalisme plus fort, doté d’un rôle renforcé dans les négociations et associé étroitement à l’évolution de l’entreprise».
La logique d’ensemble est très bien résumée par l’introduction aux 16 propositions de Ségolène Royal (tournez la page) : «Ségolène Royal souhaite à la fois revaloriser pleinement le travail et conforter la place des salariés dans l’entreprise. Il est en effet nécessaire de réconcilier la France avec les entreprises, en s’appuyant sur les vrais entrepreneurs, ceux qui se montrent soucieux de "jouer le jeu". C’est aussi en sécurisant les salariés que se développeront l’esprit d’entreprendre et le goût du risque». On a compris. Le vrai problème des Français, c’est qu’ils n’aiment pas assez leurs entrepreneurs et qu’ils n’ont pas le goût du risque. Alors que la société capitaliste est si belle! Il suffit juste de savoir «jouer le jeu»!
11 octobre 2003
Associations versus service public
Dans le dernier numéro de Socialisme et démocratie jeunes, un article consacré à
la politique associative a particulièrement retenu mon attention. Son auteur
estime que le secteur associatif peut souvent remplacer avantageusement le «
service public nationalisé » dans la mesure ou il s’avèrerait à la fois plus
proche du « terrain » et plus efficace. Selon lui, l’origine de cette
supériorité se trouverait dans la concurrence des associations qui les
pousserait à faire « sans arrêt la preuve de leur utilité et de leur efficacité
».
L’auteur conclut son analyse en appelant à un partenariat renforcé
Etat / associations qui accorderait davantage de place au secteur associatif
dans des domaines aussi divers que « l’éducation », « l’insertion », les «
structures médicales »… Ces associations, tout en étant subventionnées,
constitueraient de véritables « contre-pouvoirs » fondés sur « l’assentiment
populaire ». Indépendante de l’Etat tout en recevant ses subventions, elles ne
devraient pas l’être de l’action politique institutionnelle. L’auteur désigne
alors son « principal adversaire » comme étant le discours de ceux qui prônent «
la rupture avec le politique », tout en « s’occupant de sujets politiques
».
Les arguments développés par notre camarade de Socialisme et
démocratie me semblent particulièrement dangereux et contraires à la fois au
socialisme et à la démocratie.
En premier lieu, l’argument de
l’inefficacité du service public est totalement fallacieux. Qu’est-ce que
l’efficacité ? Je me souviens que lorsque la droite a proposé d’instaurer la
prime au « mérite » pour les fonctionnaires, les syndicats ont aussitôt fait
valoir les limites d’un tel système. Comment juger de l’efficacité d’un
fonctionnaire de police, d’un médecin ou d’un enseignant ? Car le service public
n’est pas la production mécanique d’un bien standardisé, comme une automobile :
c’est avant tout la création d’un lien social dont la valeur n’est pas
directement mesurable. Est-ce qu’un agent de police qui joue les conciliateurs
dans un immeuble en banlieue est moins efficace que celui qui procède à des
arrestations à tour de bras ?
Se contenter d’affirmer que les
associations sont plus proche du « terrain » que les agents des services publics
est un peu court. Les enseignants, les fonctionnaires de polices, les
assistantes sociales et même les employés des postes sont souvent bien mieux
immergés dans la société et bien davantage confrontés aux problèmes sociaux que
l’association caritative de madame la baronne. Il y a d’ailleurs de bonnes
raisons à cela. Les associations sont libres de leur choix quant à leur activité
et leur implantation. Si une association décide de ne plus s’occuper des
problèmes sociaux de Sarcelles, aucun élu ne pourra l’y contraindre. En revanche
les services publics d’éducation, de police, la poste, couvrent l’ensemble du
territoire national sans exclure la moindre banlieue, même les plus
difficiles.
S’appuyer davantage sur le secteur privé, déléguer aux
associations une part des prérogatives de l’Etat n’est pas faire preuve
d’efficacité en ce qui concerne le lien social. C’est au contraire prendre le
risque de voir se développer des inégalités de traitement entre certains
secteurs où le milieu associatif est riche et dynamique, et d’autres où il peut
être totalement absent. Or, permettre le développement de ces inégalités est
contraire aux principes du socialisme.
Le second danger est un danger
démocratique. Les associations sont des administrations « privées », c’est à
dire qu’elles sont régies par leurs propres règles de fonctionnement, validés
selon un processus de démocratie interne. Si un individu n’est pas satisfait du
service d’une association, il n’a pas directement le pouvoir d’en changer la
direction ou la politique. Même les adhésions sont souvent soumises à conditions
(notamment celle de payer sa cotisation). En tout état de cause, l’action d’une
association n’est pas soumise au suffrage universel, mais au suffrage de ses
seuls membres. Une démocratie fondée sur l’action d’une multitude d’associations
en concurrence, comme le prône Socialisme et démocratie serait donc une
démocratie fractionnée, réservés aux militants associatifs actifs capables de
payer une multitude de cotisations et de s’investir pleinement. Ce serait une
forme de démocratie d’activistes, une démocratie sans le peuple, c’est à dire
une démocratie sans démocratie.
Nous pouvons donc conclure que les
propositions prônées par notre camarade de Socialisme et démocratie sont à la
fois contraire aux principes du socialisme, en raison du risque qu’elles font
peser sur le développement des inégalités, et de ceux de la démocratie, en
substituant à l’action de l’Etat soumise au suffrage universel, une action
associative, soumise à la seule loi de ses membres.