01 février 2007
L'impasse du libre-échange
La croissance exponentielle des échanges et la dérégulation du commerce international risquent de coûter très cher aux pays occidentaux et s’avèrent incapables de porter un modèle de développement soutenable pour les pays pauvres.
La nouvelle mondialisation commence au début des années 90, lorsque la croissance du commerce international passe d’un rythme de croissance 50% plus rapide que celle de la moyenne de la production mondiale (taux à peu près constant depuis 1945) à une croissance 130% plus rapide que celle du PIB mondial (chiffres de l'OMC). On peut s’interroger sur les raisons de ce changement. Certes, la baisse considérable des coûts des transports et le développement des nouvelles technologies de communication y ont certainement contribués. Mais la libéralisation de la finance internationale, la baisse des tarifs douaniers et les plans d’ajustement structurels du FMI l’ont aussi grandement favorisé.
Le mythe de la division internationale du travail
Industrie textile, sidérurgie, électronique, et demain automobile, aéronautique, services comptables et centres de recherche. Chaque jour qui passe, les délocalisations semblent menacer une part plus importante de l’activité. Pour les économistes, cela signifie simplement que les économies européennes manquent de compétitivité. Les théories du commerce internationales reposent en effet sur l’idée que la libre circulation des capitaux permet d’optimiser les ressources mondiales, les investissements quittant les pays où ils sont les moins efficaces pour voler vers des économies où la production est la plus rentable.
La réalité s’avère cependant bien différente. La productivité horaire d’un ouvrier indien ou chinois est encore loin de celle d’un européen. De fait, ce qui attire les capitaux étrangers en Chine n’est pas la capacité de travail supérieur de l’ouvrier chinois, mais simplement son salaire. Or le salaire ne correspond pas à un coût économique ou à une inefficacité. Ce n’est qu’un transfert de richesses. De ce point de vue, les principes de l’économie mondiale sont biaisés, puisqu’ils reposent sur une confusion entre l’intérêt particulier de l’investisseur, qui cherche à minimiser le prix du travail, et l’intérêt général, qui supposerait qu’on produise là où la productivité est la plus forte. C’est ainsi que la Chine ne se développe pas grâce à la compétence de ses salariés, mais grâce à un système politique et économique qui prive ses salariés de droits sociaux et de libertés.
A moins de
remettre en cause la nature de son système démocratique, l’Europe ne peut
espérer jouer la course avec un tel concurrent. On peut toujours se rassurer à
bon compte en invoquant les nouvelles technologies, la recherche ou
« l’économie de l’immatériel » comme antidote à la puissance
industrielles des pays émergeants. C’est oublier que le mythe de la division
internationale du travail repose sur deux hypothèses très fortement
improbables. La première est de croire que des pays comme l’Inde où la Chine
accepteraient de se spécialiser dans le commerce de produits à faible valeur
ajouté. Or la Chine forme déjà davantage d’ingénieurs que l’Europe, les USA et
le Japon réunis et n’a aucun intérêt à se contenter de la production de T-shirt.
La seconde hypothèse repose sur l’idée que l’Europe puisse être une économie exclusivement
composée de savants, d’ingénieurs ou de personnels qualifiés. Quel système
éducatif peut-il y parvenir ?
Un système non soutenable à long terme
En attendant, l’accroissement
des échanges internationaux entraîne un gaspillage écologique et social considérable.
On sait que les transports constituent le secteur économique le plus polluant
et le plus consommateur d’énergies fossiles. Or, plus les économies sont
intégrées dans le commerce international, plus la demande en transport
augmente. Ces mêmes transports sont d’ailleurs un cas d’école de ce que la
mondialisation nous promet. Société panaméenne, affréteur occidental, équipages
philippins… Pour la plupart des transporteurs, l’organisation d’un navire se
fait en jouant sur les législations contradictoires des différents pays, au
détriment de la sécurité, de l’environnement, et des conditions sociales de
l’équipage.
Mais les coûts environnementaux de la mondialisation seront sans doute faibles par rapport aux coûts de la désindustrialisation. On oublie par exemple que la disparition d’une industrie constitue un phénomène irréversible. Un secteur industriel, ce sont aussi des savoirs-faires, des filières de formation, des chercheurs, des technologies, et tout un ensemble d’activités annexes. Quels que soient les progrès de la technologie, les européens auront toujours besoin de s’habiller et de consommer des produits matériels. Décider de ne plus fabriquer ce type de produits revient alors à faire dépendre leur niveau de vie à leur niveau d’importation. Cela est déjà en partie le cas des Etats-Unis ou de la Grande Bretagne qui importent près de 6% de la richesse qu’ils consomment. Mais que se passera-t-il le jour où les pays en voie de développement réclameront des hausses de salaire ? Les pays développés devront-ils se réindustrialiser et reconstruire chèrement ce qu’ils avaient démantelé quelques décennies auparavant ? On voit ici l’absurdité du raisonnement des partisans du libre-échange. D’un côté ils expliquent à quel point le commerce est nécessaire pour le développement des pays du sud ; d’un autre côté, à les croire, ce seraient le sous-développement et la misère qui seraient le principal moteur de développement et de croissance.
Pour une nouvelle politique commerciale européenne
Nous devons partir du fait que la politique commerciale ne peut se résumer au choix entre le libre échange et l’autarcie. Entre les deux, l’Europe peut très bien mener une politique commerciale fondée sur une pratique intelligente du protectionnisme. Par exemple, si l’on admet que des règles sociales et environnementales minimales sont nécessaires au modèle de développement européen, alors il n’y a aucune raison de penser que les autres nations puissent s’en passer. Ainsi, l’Europe pourrait, en matière commerciale comme en matière politique, faire prédominer la notion de droit universel. S’il est normal qu’un ouvrier puisse vivre décemment de son salaire en Europe, cela doit être normal aussi au Bengladesh. Si la liberté syndicale est reconnue en France, elle doit l’être aussi par ses partenaires commerciaux. Il serait par exemple possible pour l’Europe d’imposer un salaire minimum universel, valable non seulement au sein de sa zone économique, mais aussi en dehors. Les produits des pays qui n’auraient pas de législation sociale minimum et qui ne respecteraient pas ce salaire seraient taxés d’un pourcentage variable en fonction de niveau de leur développement social. Cette mesure, relativement simple à mettre en œuvre, pourrait permettre à l’Europe de protéger son modèle social et son industrie, mais elle aurait aussi pour avantage d’aider vraiment les pays les plus pauvres à trouver le chemin de l’efficacité économique et, surtout, du bien-être social et du développement durable.
Pour Parti Pris
25 mars 2005
Pour une régulation des pollutions sociales
Les décisions individuelles des
entreprises ont parfois des conséquences qui s’apparentent à une véritable «
marée noire sociale ». Elles doivent donc être régulées, au même titre que la
pollution écologique, selon le principe pollueur-payeur.
Lorsqu’un pétrolier
s’abîme en mer en déversant des résidus d’hydrocarbure sur les côtes
européennes, ce qui est choquant c’est que le désastre aurait pu facilement être
évité si la compagnie pétrolière avait engagé un minimum de dépenses pour la
sécurité de ses transports. Il existe pourtant des raisons objectives pour
lesquelles cette dépense n’a pas été faite. Si des associations écologistes et
des volontaires prennent en charge gratuitement le nettoyage des plages
dévastées, c’est à dire si la compagnie n’a pas à supporter les conséquences de
sa négligence, pourquoi devrait-elle dépenser pour la prévention des naufrages ?
Après tout, les mouettes des côtes de Galice n’ont jamais contribué aux
bénéfices de l’industrie pétrolière et clients et actionnaires de ces sociétés
n’ont pas à se soucier des pertes financières du secteur touristique.
La
pollution a ceci de particulier que ceux qui la créent sont rarement ceux qui la
subissent. Dans la théorie économique on appelle cela des « externalités »,
c’est à dire des effets qui échappent au calcul des individus qui en sont
responsables. Pour cette raison, il est légitime que les pouvoirs publics
interviennent en imposant des normes ou des taxes qui vont contraindre le
pollueur à intégrer dans son choix le préjudice qu’il fait subir à la
collectivité.
Curieusement, cet accroc au dogme du libéralisme reste cantonné
à la sphère environnementale. Pourtant, les entreprises n’émettent pas seulement
des pollutions écologiques à base de CO2, de vaches folles ou de produits
cancérigènes ; elles sont aussi responsables de nombreuses pollutions sociales à
base de plans sociaux, de flexibilité, de précarité au travail.

Qu’entend-on par « pollution sociale » ? Ni plus ni moins que ce qu’on entend par pollution écologique. Lorsqu’une entreprise ferme une usine pour augmenter sa rentabilité immédiate et satisfaire ses actionnaires, ne fait-elle pas subir à l’ensemble d’une région une catastrophe du même ordre que celle d’une marée noire ? Ne fait-on pas appel au secteur associatif et aux volontaires pour réparer les dégâts sociaux et permettre la réinsertion des travailleurs licenciés ? Ne menace-t-elle pas les finances publiques de la commune sur laquelle elle s’était installée ? Tous ces effets sont « externes » car ils échappent entièrement à la responsabilité de ceux qui la subissent. Une entreprise qui licencie va engendrer un préjudice, non seulement directement aux employés licenciés, mais aussi, indirectement, aux enfants de ces employés et aux propriétaires des magasins dans lesquels ces employés faisaient leurs courses. Le coût économique total d’un plan de licenciement peut ainsi s’avérer largement supérieur au bénéfice calculé par la seule entreprise.
Concrètement, les coûts liés à la
pollution sociale sont très souvent pris en charge par la collectivité, mais
contrairement à ce qui se passe dans le cas d’une pollution écologique, on
trouve cela parfaitement naturel. Le principe pollueur-payeur s’applique
rarement à ce genre de pratiques car dès qu’on imagine des réglementations pour
prévenir les risques ou atténuer les effets d’une concurrence qui se fait au
détriment d’un « socio-système » responsables politiques et économistes sont
persuadés que l’on porte atteinte aux fondements du capitalisme.
Des mesures
simples pourraient pourtant être mise en place. Par exemple, on peut envisager
de taxer plus fortement le travail précaire (ce que Martine Aubry avait commencé
à faire sous la législature précédente) ou de maintenir la taxe professionnelle
en cas de délocalisation (proposition de Dominique Strauss Khan). On peut sans
doute aller plus loin, le principe étant de moduler la taxation des sociétés en
fonction du respect qu’elles ont des contraintes de leur environnement social.
Toutes ces mesures sont parfaitement légitimes dans la mesure où elles
permettent d’intégrer au choix des entreprises les vrais coûts de leurs
décisions. Elles ne se substituent évidemment pas au problème la relation
salariale interne à l’entreprise et au rapport de force entre employés et
employeurs qui constitue le fondement de la relation de travail.
Elles ne
doivent pas non plus se limiter à l’échelle nationale. Tout comme la pollution
écologique, la pollution sociale est un phénomène planétaire qui ne se traite
pas à l’échelle d’un pays isolé. Or, notre planète brûle aussi socialement. La
ratification du protocole de Kyoto prouve qu’il est possible, pourvu qu’existe
un minimum de volonté politique, de réguler les pollutions – toutes les
pollutions – à l’échelle planétaire.
Pour Parti Pris
22 septembre 2002
Qu'est-ce que la mondialisation ?
L’expression directe d’idées brutales n’est pas
toujours facile et pour celles-là un mot vague est parfois bien pratique. On
connaît l’amalgame courant entre « liberté » et « libéralisme ». Lorsqu’on sait
que le second renvoie aux politiques de Reagan et de Thatcher (voire de Pinochet)
on mesure mieux la distance qui sépare les deux mots.
Le même amalgame
s’applique à la « mondialisation ». Le terme lui-même ne signifie pas
grand-chose. S’il s’agissait simplement d’exprimer une conscience citoyenne
mondiale et de développer des institutions démocratiques à l’échelle planétaire
on pourrait difficilement condamner ou militer contre la mondialisation.
Le
problème est que tout comme le « libéralisme », la « mondialisation » est un
concept économique. Ainsi, les économistes ne parlent pas de « mondialisation »
pour évoquer une quelconque fraternité humaine mais pour décrire un processus
d’intégration économique mondiale. Que signifie cette intégration ? Tout
simplement que les économies de chaque pays sont de plus en plus liées les une
aux autres et que ces liens ont engendré une forme d’interdépendance mutuelle.
Ce processus a commencé parce que les pays se sont « ouverts » sur l’extérieur
en accordant davantage de facilité à la circulation des marchandises et des
capitaux.
L’intégration économique n’a pas conduit à l’unification. Les
économies des divers pays sont devenues interdépendantes ce qui fait qu’une
crise dans un petit pays d’Asie peut entraîner l’effondrement d’une banque
britannique, mais elles ne sont pas devenues semblables. Des différences
importantes existent entre par exemple l’économie du Sénégal et celle de la
France. Pourquoi ? Parce que la mondialisation ne concerne justement que les
capitaux et les marchandises et qu’elle exclut notamment la liberté de
circulation des hommes. Si les hommes pouvaient circuler, il est évident qu’ils
iraient là où vont les capitaux et les marchandises, c’est à dire principalement
vers les pays développés. Mais comme des frontières continuent d’exister entre
les hommes, ceux-ci doivent se spécialiser dans un secteur de la production en
fonction des moyens dont ils disposent.
L’interdépendance est liée à la
spécialisation. Tout comme dans une entreprise il existe une répartition des
tâches entre les dirigeants, les ingénieurs, les techniciens et les ouvriers, la
mondialisation entraîne une spécialisation à l’échelle mondiale. Aux pays
développés échoit le droit de concevoir et de financer la production mondiale.
Grâce à leur quasi-monopole sur la recherche et les brevets ils peuvent en outre
produire les marchandises les plus élaborées et les plus chères. Les pays
moyennement développés comme le Mexique ou la Thaïlande vont pour leur part se
charger de la production manufacturière bas de gamme qui rapporte peu. Enfin,
les pays les moins avancés se cantonneront à approvisionner tout le monde en
matières premières bon marché sans aucune possibilité de développer une
industrie indépendante.
Maintenant, on mesure mieux l’écart qui sépare la
notion « d’intégration économique mondiale » de la fraternité humaine.