Vue de gauche

Qu'est-ce que la gauche aujourd'hui ?

16 mai 2009

Partage des richesses : les salariés grands perdants

La mission Cotis vient de rendre son rapport sur l’évolution des inégalités. Il montre que, malgré la stabilité de la part salariale, les actifs et les classes moyennes ont beaucoup perdu dans la répartition des richesses.

La mission confiée au directeur de l’INSEE, Jean-Philippe Cotis, avait pour but de dresser un état des lieux des inégalités. Mais dans l’esprit de Nicolas Sarkozy, il s’agissait surtout de désamorcer les polémiques sur les salaires des patrons. Mission accomplie ? Pas si sûr, du point de vue du pouvoir. Certes, le rapport Cotis confirme la stabilité, depuis 1988, de la part des salaires dans la valeur ajoutée. Aujourd’hui, 67% de la richesse créée par les entreprises rémunère le travail, tandis que 33% est consacrée aux profits.

Mais ces chiffres, repris par tous les journaux et portés en étendard par les défenseurs du système, ne signifient en aucune façon une stabilité des inégalités sociales. Rappelons tout d’abord que la part des salaires dans la valeur ajoutée, stable depuis 20 ans, n’en est pas moins plus faible d’une dizaine de points que celle qui prévalait en 1983, ou de 3-4 points si l’on prend les années 60 et 70 comme référence. La part salariale est donc à un point historiquement bas.

Repartition_VA_Rapport_Cotis

Notons également que la référence à 1950, année pour laquelle le partage entre salaires et profits était comparable au niveau actuel, est largement fallacieuse. Comme le montre la figure ci-dessus, tirée du rapport Cotis, l'année 1950 n'est absolument pas représentative de la période des "30 glorieuse". Et même si elle l'était, la comparaison n'en resterait pas moins contestable. En presque 60 ans, les rapports salariaux et les systèmes économiques ont considérablement évolué. Le nombre de salariés des entreprises privées en 1950 était bien plus faible en proportion qu'il ne l'est à présent. A l'époque, une grande part de l'activité privée était le fait d'artisans, d'agriculteurs ou de commerçants qui ne sont pas salariés et pour lesquels la notion de "partage de la valeur ajouté" n'est pas pertinente.

Aussi on aurait tort de s’arrêter à ce seul critère de répartition. La part des salaires dans la valeur ajouté n’est en effet qu’un indicateur très imparfait des inégalités. C’est d’ailleurs ce que montre très bien le rapport Cotis : pour appréhender correctement l’évolution du partage des richesses, il est nécessaire d’aborder la question sous de nombreux angles complémentaires les uns des autres.

Premièrement, si la part salariale reste stable en proportion, on constate que, depuis la fin des années 80, la part relative à laquelle les travailleurs actifs peuvent prétendre a elle tendance à baisser. Ce phénomène s’explique par le fait que la part salariale comprend non seulement les salaires nets des actifs, mais aussi toutes les cotisations sociales qui financent les revenus socialisés. Or, avec le vieillissement de la population, le poids financier des retraites a augmenté dans l’économie, ce qui a comprimé le salaire net.

Salaires_nets_et_cotisations_sociales___Rapport_Cotis

Comme le montre la figure 4, les cotisations sociales (patronales et employées) représentent plus du quart de la valeur ajoutée et pas loin de la moitié du total de la part salariale. S'il n'y a rien de choquant à ce que la part du salaire socialisé augmente pour assurer le financement de la protection sociale, on peut tout de même s'interroger sur la pertinence d'une contribution des revenus du capital (ici en bleu foncé). De fait, décider de maintenir la part des profits à 33% revient à faire peser sur les seuls salariés actifs l'accroissement du financement de la protection sociale. Les chiffres le montrent clairement. Depuis 1996, le salaire net médian (1548 euros mensuels) n’a augmenté que de 3,7% alors que sur la même période, le PIB par habitant a augmenté de 20%.

Le deuxième aspect délaissé par l’indicateur de la part salariale concerne les inégalités au sein même de la population salariée et l’impact de la précarisation. Ces dernières années en effet, la croissance de l’emploi s’est beaucoup faite par le développement du temps partiel (souvent subi) ou de l’intérim. Or, la multiplication des formes précarisées d’emploi engendre un écart entre le salaire moyen théorique que devrait recevoir une personne employée à plein temps, et le revenu salarial effectivement perçu. Si le premier a légèrement crû, le second a « quasiment stagné sur l’ensemble des trente dernières années » constate le rapport (p. 14).

Salaires_net_vs

Autre source d’inégalités, les augmentations salariales qui n’ont pas été équitablement réparties. Même si les smicards, dont le salaire est fixé par l’Etat, ont été relativement protégés (1% d’augmentation par an), les classes moyennes ont dû se contenter de 0,4 à 0,7% d’augmentation annuelle depuis 1996. Quant aux 1% ou 0,1% les plus riches, ils ont reçu des augmentations quatre fois plus importantes que celles des classes moyennes. Au total, la part de la rémunération allant au 1% les mieux rémunérés est passée de 5,5% à 6,5% du PIB depuis le milieu des années 90. Comme le remarque la mission Cotis, « le salarié médian a pu se sentir tout à la fois distancé par les plus hauts salaires, et rattrapé par les salaires plus faibles » (p. 15).

L’analyse ne peut être complète sans un regard sur l’évolution des 33% de la valeur ajoutée consacrés aux profits. Pour justifier politiquement ce niveau élevé, Nicolas Sarkozy avait émis l’idée d’un partage des profits en trois tiers (un tiers pour l’investissement, un tiers pour les propriétaires du capital et un tiers pour les salariés). Le rapport Cotis montre à quel point cette idée est saugrenue. Afin d’établir l'égalité des trois tiers, il faudrait en effet diminuer drastiquement la part consacrée à… l’investissement, destination de la part majoritaire des profits (57%). Or, c’est justement cette part d’investissement qui fait défaut aux entreprises. Inversement, la part consacrée à la rémunération des actionnaires a plus que doublé en trente ans. Aujourd’hui, 36% des profits sont directement versés aux actionnaires. Le reste, 7%, va aux salariés sous la forme d’intéressement. La question n’est donc pas de distribuer plus de profits aux salariés, mais de faire en sorte que cet argent reste au sein du secteur productif, au lieu de nourrir la spéculation. On est loin du fameux « théorème de Schmitt » qui expliquait que les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain. Aujourd’hui, particulièrement depuis la fin des années 90 (cf. la figure 6 du rapport Cotis), les entreprises préfèrent rémunérer les actionnaires plutôt que d’investir et de créer de l’emploi.

Repartition_des_profits_Rapport_Cotis

Oublions donc cette histoire de stabilité de la part salariale. Un fait est clair : les inégalités s’accroissent en France. Entre 2002 et 2006, les revenus des 90% de ménages les moins riches ont augmenté moins vite que la moyenne nationale. Sur la même période, les 10% les plus riches, qui disposent d’un revenu annuel de plus de 50 000 euros, se sont eux enrichis deux fois plus vite. Quant aux 10% les plus pauvres, ils ont connu une détérioration absolue de leur niveau de vie (-0,8%). Voilà un effet visible de la politique de la droite depuis qu’elle est revenue au pouvoir. Dommage que ces chiffres-là, tirés de l’INSEE, ne soient pas dans le rapport !



03 mars 2009

Partage salaire-profit : Non à la désinformation

Dans Libé de mercredi 18 février, Grégoire Biseau sermonne la gauche qui, à l'entendre, serait « enlisée » dans un discours falsificateur sur le partage entre salaire et profit. S'appuyant sur les travaux de Piketty et de Denis Clerc, Biseau affirme que cette répartition serait stable depuis 1988, et proche de ce qu'elle était dans les années 60. « Aucun économiste de gauche qui a un peu travaillé sur la question n'affirme le contraire », prétend-il. « Rien dans les statistiques » ne révèlerait un changement dans la répartition des richesses depuis 1988. Et les hommes politiques qui évoquent la diminution relative des salaires par rapport aux revenus du capital feraient preuve d'une « habile mauvaise foi politicienne ».

Graph_partage_VAAucun économiste de gauche ? Monsieur Biseau a sans doute oublié de lire les travaux de Michel Husson qui répond point par point à l'analyse de Clerc et qui trouve, lui, que la part des salaires dans l'économie a diminuée de 4,6 points entre 1968 et 2006. Husson n'est d'ailleurs pas le seul. La Commission européenne est arrivée au même constat dans un récent rapport. Alan Greenspan aussi, et il s'en est publiquement inquiété dans une interview au Financial Time (16 septembre 2007). Les études très sérieuses qui montrent que dans presque toutes les économies développées la part des salaires dans la valeur ajoutée a diminué et diminue encore sont tout simplement trop nombreuses pour être toutes évoquées ici.

Aucune statistique ? Considérons des chiffres simples et non des reconstructions alambiquées. Entre 1988 et 2007, la richesse par habitant a augmenté de 33%. C'est une statistique de l'INSEE, disponible sur Internet et que chacun pourra vérifier. Pendant la même période, le pouvoir d'achat du salaire net moyen n'a augmenté que de 11,6%. Les profits distribués aux actionnaires des sociétés non financières sont eux passés de 17,7 milliards d'euros à 76,6 milliards. Une augmentation de 332% (multiplication par 4). Il faudra bien que M. Biseau nous explique comment cet écart peut s'expliquer dans le cadre d'un partage « stable ».

Mais l'erreur la plus importante dans ce débat, c'est sans doute de se focaliser sur ce fameux chiffre de la répartition de la valeur ajoutée. Il ne représente les revenus de personne car il s'agit de ce que les économistes appellent la « répartition primaire », c'est à dire la répartition avant que les administrations interviennent et imposent de nouvelles règles de partage. Or, les administrations représentent plus de la moitié du PIB, et leur action n'est pas neutre. Considérons ce simple fait : depuis 1988, la France a vieilli et les retraités sont plus nombreux. De ce fait, le coût de la sécurité sociale a augmenté, passant de 18,5% du PIB à 22%. Cette augmentation est parfaitement normale, c'est le prix de notre modèle social. Mais sur qui a pesé ce coût ? Pas sur les entreprises dont l'effort en matière de cotisations sociales a diminué sur la même période. C'est simple, si on appliquait aux entreprises d'aujourd'hui le taux de cotisations sociales de 1988, cela permettrait de dégager près de 20 milliards d'euros de ressources supplémentaires pour la sécurité sociale.

Les salariés sont bien les grands perdants du partage des richesses en France. Grégoire Biseau voudrait nous faire croire que cette répartition est stable. Ce faisant, il laisse entendre que le niveau actuel des salaires, en tout cas en France, n'est pas responsable de la crise. La réalité est très différente. Ces 20 dernières années, l'augmentation des revenus salariaux a été inférieure à l'augmentation de la richesse créée, mais les revenus des actionnaires ont été multipliés par quatre. D'autre part, la politique fiscale a protégé les entreprises en faisant peser sur les seuls ménages le coût du vieillissement de la population. Il y a donc bien eu une baisse des salaires dans le partage des richesses. C'est tout à l'honneur de la gauche de le dénoncer et de se battre pour plus de justice.

A lire également : "Partage des profits, confusion des esprits", sur le blog de Jean-François Couvrat.
(On aimerait bien que tous les journalistes soient aussi rigoureux et pédagos)

24 décembre 2008

Une jeunesse européenne sans avenir

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Les émeutes ont duré deux nuits complètes. Les jeunes caillassent les forces de l’ordre. La police répond à coups de lacrymo. Le 19 décembre 2008 au matin, le calme est revenu. Les habitants du quartier découvrent, stupéfiés, les voitures brûlées et les poubelles calcinées. Nous ne sommes pourtant ni en France ni en Grèce. L’affrontement n’a pas dégénéré en révolte sociale généralisée. C’est qu’il fait froid en cette saison dans la banlieue de Malmö, en Suède.

Au même moment, et depuis plus de deux semaines, la Grèce connaît l’un des plus importants mouvements d’émeutes de son histoire. Magasins et banques saccagés, cocktails Molotov envoyés sur les forces de l’ordre, les affrontements sont violents et destructeurs. Le 13 décembre, huit engins explosifs de faible puissance ont partiellement endommagé cinq banques et une antenne locale du parti au pouvoir. Parfois, la contestation prend les allures d’un happening presque bon enfant, comme lors du 16 décembre, lorsque des étudiants ont investi les studios de la chaîne publique et ont déployé une banderole qui disait : "arrêtez de regarder, sortez dans la rue". Ailleurs, en Italie, en Espagne, à Sophia en Bulgarie, mais aussi à Berlin ou à Londres, s’organisent des manifestations de soutien à la jeunesse grecque. A Paris, la manifestation du 12 décembre n’a rassemblé que 400 personnes, mais elle a donné lieu à un face à face tendu avec la police. Les jeunes voulaient, comme en Grèce, « casser des vitres sur les Champs Elysées ».

Mais à la veille des vacances de Noël, ce qui préoccupe le plus le chef de l’Etat, ce sont les lycéens. Les manifestations anti réforme ont soudain pris de l’ampleur, passant de quelques dizaines de milliers début décembre à 150 000 le 18. Cela fait plusieurs semaines que Raymond Soubie, le conseiller social de Sarkozy, tire la sonnette d’alarme, craignant que la révolte de la jeunesse ne soit le prélude à une explosion sociale généralisée. Les entretiens du président avec ses homologues européens, tous inquiets par la situation grecque, ont fini par le convaincre de la nécessité d’un repli tactique. Lundi 15 décembre, à la surprise générale, il fait annoncer par son ministre de l’éducation le report de la réforme. Mais on entend déjà les étudiants des filières technologiques manifester contre la loi LRU qui menace l’indépendance des IUT. De l’autre côté, les enseignants-chercheurs contestent le projet de décret qui modifie leur statut. Après les lycées, l’université ?

Que se passe-t-il donc dans la jeunesse européenne ? La situation des jeunes en Grèce, la « génération 700 euros », comme ils s’appellent eux-mêmes, rappelle celle des jeunes des autres pays. Partout en Europe, la dégradation des conditions économiques et sociales de la population frappe d’abord la jeunesse. La précarisation du travail, le chômage, la montée des prix de l’immobilier, touchent en premier lieu les jeunes. La faiblesse du parc locatif, en particulier en Europe du sud, empêche nombre d’entre eux de fonder un foyer. Les taux de fécondité s’en ressentent : ils ne dépassent pas 1,4 enfant par femme en Italie, en Espagne et en Grèce. En France, même si la situation du logement apparaît (un peu) meilleure, les inégalités intergénérationnelles n’ont jamais été aussi fortes. Selon le sociologue Louis Chauvel, les trentenaires gagnaient 15% de moins en moyenne que les quinquagénaires en 1975. L’écart s’est aujourd’hui creusé à 40%.

L’analyse d’Emmanuel Todd dans son livre Après la démocratie permet d’apporter quelques réponses aux causes de cette crise. Et tout d’abord d’établir un constat paradoxal : alors que sa situation économique est des plus fragiles, jamais la jeunesse européenne n’a été autant diplômée. Depuis 1950, le nombre d’étudiants a été multiplié par 11. Plus du tiers d’une classe d’âge obtient le baccalauréat général, alors qu’ils n’étaient que 4,8% en 1950. A-t-on dévalué les études pour faciliter leur « démocratisation » ? Pour Todd, les discussions sur la prétendue baisse de niveau sont « sans objet ». Le nombre de jeunes qui sortent sans qualification du système scolaire a baissé, passant de 35% en 1965 à 7,5% aujourd’hui. Pourtant, aucune étude ne permet de montrer une quelconque baisse de niveau : les tests de raisonnement et de logique passés par les conscrits depuis 1981 montrent au contraire une hausse de 18% des résultats. A niveau scolaire équivalent, les performances sont donc constantes.

Pour Todd, un tiers des jeunes d’aujourd’hui, ont acquis un niveau intellectuel comparable à ce qu’autrefois on appelait "l’élite". Mais il s’agit d’une élite un peu particulière, une élite « de masse » qui devrait comprendre, à terme, 20 à 25 millions de personnes en France. Or, la structure économique d’une société industrielle est incapable d’offrir à cette élite les emplois qui correspondent à ses aspirations. Elle a besoin de plombiers, de maçons, d’ouvriers d’avantage que de journalistes ou  de responsables projet. L’économie moderne propose des métiers de services à la personne, des emplois de chauffeurs-livreurs, de téléopérateurs, d’hôtesses d’accueil… Le paradoxe est que plus le niveau socioculturel de la jeunesse s’élève, moins elle trouve d’emplois qui correspondent à son niveau éducatif. A titre d’exemple, 10 000 thèses sont soutenues chaque année en France, mais seuls 2500 postes de chercheurs et d’enseignant-chercheurs sont ouverts au recrutement. Conséquence : les diplômés qui se retrouvent sur le marché du travail voient la concurrence pour les "bons" jobs s’intensifier. Les concours de la fonction publique sont de plus en plus sélectifs, les entreprises deviennent de plus en plus exigeantes et une majorité de cette "élite" se retrouve confrontée à l’expérience du déclassement social, de la précarité et des salaires faibles.

Inutile d’aller chercher très loin les raisons d’une contestation de plus en plus radicale. Les émeutes de 2005 ou le mouvement anti CPE en 2006 ont souvent été présentés comme opposés. Jeunesse de banlieue en manque d’avenir d’un côté, étudiants bien insérés dans le système scolaire et effrayés par la peur du déclassement de l’autre. Mais cette opposition ne résiste pas à l’analyse. La révolte grecque apparaît de fait comme une synthèse presque parfaite de ces deux épisodes. L’absence de revendications déclarées, le caractère spontané, la violence des manifestants la rapproche des émeutes de 2005. Les occupations d’universités, la contestation sociale et l’implication dans des manifestations classiques la fait ressembler au mouvement de 2006. Au final, c’est la même contestation sociale, la même angoisse qui touche les jeunes, quel que leur niveau social et éducatif. Avoir une lecture ethnique et religieuse des émeutes de 2005, comme l’a fait la droite, c’est ne rien comprendre au monde d’aujourd’hui. Les destructions symboliques de banques ou de bâtiments publics, souvent à caractères scolaires, les explosions de violences, sont les manifestations d’un rejet global et profond de la société actuelle. Pour beaucoup de jeunes, l’école n’est plus perçue comme un instrument d’ascension, mais au mieux comme une escroquerie, au pire comme un système de ségrégation et d’intensification de la compétition sociale.

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01 juin 2008

Intéressement : Sarkozy réinvente le capitalisme participatif

Au moment où l’on apprenait que les revenus des patrons du CAC 40 avaient augmenté de 58% en 2007, et alors que les grandes entreprises françaises continuent de faire de confortables profits, Nicolas Sarkozy lançait sa dernière grande idée pour améliorer le pouvoir d’achat des salariés de base : l’extension des mécanismes d’intéressement.

Grande (et vieille) idée du gaullisme « social », l’intéressement vise à faire profiter les salariés des bénéfices réalisés par leur entreprise. Le but : dépasser les conflits de classe et montrer que malgré les réalités économiques qui les opposent, patrons et employés ont des intérêts communs, et qu’ils gagnent ensemble à la réussite de leur entreprise. C’est beau comme du Royal.

Qu’on ne s’y trompe pas : les profits distribués ne représentent que des miettes. Au total, l’intéressement ne représente que 6 milliards d’euros, une somme que le gouvernement voudrait doubler. Lorsqu’on sait qu’une entreprise comme Total a réalisé à elle seule 12 milliards de profits en 2007, on voit bien que le compte n’y est pas. A cela, il faut enlever toutes les aides fiscales dépensées par l’Etat (et payées par les contribuables) pour inciter les entreprises à distribuer ainsi une part de leur profit. Aussi, pour intéresser les entreprises à l’intéressement, Sarkozy propose de leur accorder (en plus des aides déjà existantes) un crédit d’impôt égal à 20% des sommes distribuées. Rien que ça !

Bien entendu, cette somme versée directement aux salariés (le plus souvent en proportion de leur salaire : les plus gros salaires touchent les primes les plus importantes) est exonérée de cotisations sociales, ce qui constitue un manque à gagner pour les comptes sociaux, assurance maladie et retraites en particulier. Par ailleurs l’intéressement ne compte pas pour le calcul des pensions de retraite. Ce sont en outre des primes versées à la discrétion des véritables propriétaires de l’entreprise que sont les actionnaires. Last, but not least, l’intéressement ne concernera jamais qu’une minorité de salariés. En sont exclus tous ceux qui travaillent pour l’Etat et les administrations territoriales, les employés des très petites entreprises, ceux qui ont le malheur de travailler pour des sociétés qui ne font pas de profit, ceux qui bossent dans le secteur associatif et culturel, et bien entendu tout le secteur des services à la personne en est également exclu.

Alors pourquoi ne pas faire soumettre l’intéressement aux cotisations sociales ? Pourquoi ne pas rendre pérenne le montant de ces primes en passant outre l’avis des actionnaires ? Pourquoi l’intéressement ne peut-il pas compter pour la retraite ? M. Sarkozy, faites un effort ! N’est-il pas possible d’inventer un mode d’intéressement qui touche l’ensemble des salariés et qui permette tout cela à la fois ?

Mais ma bonne dame ! Il y a un mécanisme tout simple et magique qui existe déjà et qui permet tout cela à la fois : les augmentations salariales.

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21 mai 2006

Augmenter les salaires pour mieux partager les richesses

Le pouvoir d'achat du salaire net moyen a stagné en 2004, après avoir baissé de 0,3 % en 2003 - sa plus mauvaise performance depuis 1996. Parallèlement, les records de profits des grands groupes français ont une nouvelle fois été battus en 2005 : 12 milliards d'euros pour Total, 5,8 pour BNP-Paribas, 5,7 pour France Telecom. Au premier semestre 2005, le résultat net cumulé des 40 entreprises cotées du CAC 40 affichait une augmentation de 34% par rapport à la même période en 2004. Paradoxe ? Non, simple logique. Dans une société où, bon an mal an, la richesse globale augmente de 1,5% par an, réduire le pouvoir d'achat des salariés, c’est augmenter les revenus des actionnaires.

Il est aujourd'hui de bon ton de railler toute lecture marxiste de l'économie ; pourtant, la réalité sociale vécue par la grande majorité de nos concitoyens ne se résume-t-elle pas, plus que jamais, à un déséquilibre extravagant du rapport capital/travail au détriment du second ? On connaît les raisons qui poussent les grands groupes à niveler les salaires par le bas : compétition commerciale dans une économie de plus en plus globalisée, exigences de rentabilité sans limite des actionnaires, dumping social…

Salaires_et_PP

Le constat de cette situation est désastreux, à la fois pour la société française et pour la classe politique. De la campagne référendaire à la crise des banlieues, l’année 2005 a montré à quel point la fracture sociale s’était muée en fracture politique. L’exaspération se mue en contestation et la contestation en révolte. L’ampleur prise par le mouvement contre le CPE est une nouvelle illustration, s’il en fallait, de la colère légitime d’une majorité de la population qui se sent exclue de l’enrichissement de la société.

Comment cette exclusion peut-elle se produire ? On considère bien souvent, à tort, que les rémunérations ne concernent que les individus et leur ardeur au travail. Or, toute richesse est le produit d’un travail collectif pour lequel il est impossible de déterminer les contributions de chacun. Il est donc très difficile de trouver des règles claires pour un partage juste. Mais qui peut penser que des écarts de rémunération de 1 à 500 ont une quelconque légitimité économique ? Si ces écarts existent, ce n’est certainement pas parce que certains individus seraient 500 fois plus performants que certains autres, mais tout simplement parce qu’ils se débrouillent mieux dans la logique actuelle où c’est le marché et la concurrence qui déterminent les revenus. Or, cette logique n’est pas une logique de partage et encore moins une logique de partage juste. Le marché donne tout à celui qui se trouve en position de force et ne laisse que de quoi survivre à celui qui se trouve en situation de faiblesse. La mise en concurrence des travailleurs pour un faible nombre d’emplois aboutira toujours à ce que, chacun renchérissant sur l'autre, seuls ceux qui accepteront le salaire le plus faible possible trouveront à s’employer.

Un socialiste ne peut entrer dans cette logique : il doit au contraire réinstaller l’État et la démocratie comme garants de la justice sociale et d’un partage équilibré. En premier lieu, une part des richesses socialement crée doit être socialisée et redistribuée. C'est le principe de l'impôt et des cotisations sociales. L'agent économique se transforme en citoyen et, par son investissement démocratique, décide du partage d’une partie des richesses créées. En second lieu, la puissance publique doit imposer des règles pour atténuer les mécanismes de marché et renverser les rapports de forces en faveur des plus faibles. Le salaire minimum, le droit du travail, le droit syndical, sont autant de mécanismes qu’il faut non seulement préserver, mais renforcer, pour qu’émergent de véritables contre-pouvoirs face à aux mécanismes du marché. La droite l’a parfaitement compris : l'instauration du CPE et l'allègement du Code du travail n'ont rien à voir avec une quelconque volonté de lutter contre le chômage. Il s'agit tout simplement, par l’affaiblissement de l’État et le renforcement du marché, de faire bouger le curseur du partage des richesses du côté des plus forts.

Au-delà, nous devons prendre conscience que la bonne gestion et l'efficacité économique ne suffisent pas à porter un projet politique. Nous devons affirmer qu’il n’y a pas de fatalité à la baisse continue de la part des salaires dans la richesse créée. Enfin, nous ne pouvons pas renoncer à lutter contre les inégalités en considérant que le rôle de l'État se limite désormais à une prise en charge minimale des plus démunis.

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