Vue de gauche

Qu'est-ce que la gauche aujourd'hui ?

11 novembre 2007

Quelques mots sur le traité de Lisbonne

Moins de trois ans après le référendum sur le traité constitutionnel européen qui s'était conclu par un large rejet du texte, le parlement français s'apprète à ratifier en catimini un texte qui en reprend pratiquement l'intégralité. Le petit clan du oui prend sa revanche en écartant le peuple de la décision, de peur qu'il fasse le "mauvais" (pour qui?) choix. Le Parti socialiste, de son côté, n'en finit plus de se renier. Après avoir réclamé un référenum, il fait tout pour l'éviter. Après avoir reconnu la légitimité du non lors de son dernier congrès, il vote majoritairement pour le oui.

Mais ce qui semble le plus grave dans ce débat, c'est la déformation mensongère qui l'entoure. De fait, le traité de Lisbonne n'est ni mini (il fait plus de 250 pages avec les protocoles) ni simplifié (il a volontairement été rédigé sous la forme d'amendements aux précédents traités, ce qui le rend pratiquement illisible). Aucune version consolidée du texte final n'est disponible pour le citoyen. Plus grave encore, les parlementaires sont tout autant démunis. Dès lors, ils adoptent une position de principe, pour ou contre l'Europe, car ils sont incapables de se positionner sur le fond du texte.

Pour avoir consacré plusieurs heures à analyser le texte du traité, je suis estomaqué d'entendre des responsables politiques de premier plan (François Hollande sur France Inter) affirmer que ce traité se borne à des modifications institutionnelles, à un "règlement intérieur", que la partie III en a été supprimée, et qu'il ne vise pas à constitutionnaliser la politique économique. Cette affirmation est tout simplement mensongère. Il suffit de prendre les articles de la partie III un par un pour se rendre compte que l'ensemble du contenu se retrouve dans le traité de Lisbonne.

J'ai voté "non" en 2005 car je refusais que l'on impose une politique économique spécifique en même temps que des réformes institutionnelles. Sur ce plan, rien n'a changé. Sauf que le sentiment de défiance vis-à-vis des responsables politiques (et des journalistes) a augmenté. J'aimerais bien qu'on nous explique en quoi la libéralisation de l'économie et la circulation des capitaux (articles 59, 60 du traité de Lisbonne), le libre-échange avec les pays tiers (articles 158-159) ou le fait que "Les États membres s'engagent à améliorer progressivement leurs capacités militaires" (article 48c3) permettra d'améliorer le fonctionnement des institutions européennes !

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22 juin 2007

La Hollande : l’autre pays du NON

A mi-chemin entre le modèle social scandinave et la social-démocratie allemande, les Pays-Bas ont pendant longtemps incarné une culture politique apaisée, privilégiant un capitalisme social fondé sur des compromis entre la droite et la gauche. Le mode de scrutin (proportionnelle stricte) rendant difficile l’hégémonie d’un parti, les gouvernements hollandais sont toujours des gouvernements de coalition, et il est rare qu’un camp parvienne à gouverner sans l’autre (que ce soit la droite ou la gauche).

Le tournant libéral

Le modèle de compromis social se détraque progressivement dans les années 90. En 1989, le Parti du travail (social-démocrate) dirigé par Wim Kok accepte d’entrer dans une coalition de droite. Le gouvernement de l’époque engage une politique qui rompt brutalement avec le modèle social du pays, en privatisant d’un grand nombre de services publics et en détricotant l’État providence. Cette époque marque la fin de l’alliance traditionnelle entre les syndicalistes (qui combattent les réformes) et le Parti du travail, mais n’entache pas la popularité de son leader qui gagne largement les élections de 1994. Les sociaux-démocrates forment alors une coalition unique dans l’histoire des Pays-Bas avec les libéraux de gauche et de droite. Pour la première fois depuis 1918, les chrétiens-démocrates se voient exclus du gouvernement.

Bien que cette coalition soit très largement de gauche, la politique engagée ne rompt pas avec celle du précédent gouvernement. La rigueur et le démantèlement des services publics sont poursuivis, même si de nombreuses réformes sociétales sont engagées (mariage homosexuel, euthanasie…). Pendant cette période, les sociaux-démocrates conservent leur popularité et sortiront à nouveau vainqueur des élections de 1998.

La crise de la social-démocratie

Mais l’écart se creuse entre les politiques menées et l’aspiration de la population. Le vote protestataire se développe. De nombreux électeurs sont alors attirés par la droite populiste de Pim Fortuyn. L’assassinat de ce dernier à quelques jours du scrutin de 2002 fait exploser le score de ce parti atypique. En remportant 26 sièges au parlement (sur 150), il devient la deuxième force du pays. Les sociaux-démocrates sont laminés et perdent environ la moitié des 45 sièges qu’ils possédaient. Un gouvernement de droite dure se met en place avec les démocrates-chrétiens, les libéraux et la liste Pim Fortuyn. Mais ce gouvernement ne résiste pas à l’amateurisme de ses ministres populistes, ce qui entraîne de nouvelles élections en 2003. C’est une coalition de droite libérale qui arrive au pouvoir, poursuivant la politique de démantèlement de l’État social néerlandais.

Le Parti du travail, qui reste dans l’opposition, en profite pour amorcer, en 2005, sa mue idéologique. Il assume ainsi clairement son social-libéralisme et apporte un soutien sans faille au camp du « oui » lors du référendum européen (tout comme les grandes centrales syndicales, le patronat, les églises, les associations de défense des droites de l’homme, les organisations écologistes et la quasi-totalité des médias). Comme en France, la très large victoire du « non » (62%) marque  une crise profonde entre les institutions représentatives et la population.

L’émergence de la gauche radicale

Cette défiance a continué de nourrir le vote de protestation. Mais cette fois-ci la droite populiste n’est plus l’outil privilégié par les électeurs. Le scrutin du 22 novembre 2006, voit en effet le triomphe du Parti Socialiste et de son leader charismatique, l’ancien ouvrier, métallo et syndicaliste, Jan Marijnissen. Un parti ex-maoïste, certes aujourd’hui rénové, mais toujours situé à la gauche de la gauche. Fort de ses 25 députés, celui-ci fait presque jeu égal avec la social-démocratie traditionnelle (32 sièges) et devient la troisième force politique du Pays (une première en Europe). Le Parti du travail choisit cependant d’entrer dans une coalition dirigée par la droite et obtient le poste de ministre des finances pour son leader Wouter Bos. Les partis d’extrême droite quant eux doivent se contenter d’un total de 11 sièges.

Aujourd’hui, le modèle de « démocratie apaisée » des Pays-Bas a du plomb dans l’aile. Les réformes libérales engagées dans les années 90, tant par la gauche que par la droite, ont conduit les électeurs à se tourner vers le vote protestataire. Si la droite populiste en a d’abord profité, c’est maintenant la gauche radicale qui a le vent en poupe… au grand dam de la social-démocratie.

Pour Parti Pris

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15 septembre 2006

Qui a peur du monstre de l'inflation ?


Inflation : un dessin animé sur l'inflation
envoyé par sacramon

C'est un dessin animé d’un peu plus de huit minutes disponible sur le site Internet de la Banque Centrale Européenne. Des adolescents aux yeux clairs découvrent l’inflation, un horrible monstre bleu au sourire plein de dents jaunes, tentateur, qui multiplie l’argent de manière démagogique et entretient la hausse des prix. Cette hausse, bien sûr, va entraîner le malheur des adolescents-consommateurs et des épargnants, représentés par une pauvre retraitée qui ne peut plus acheter son poisson : « C’est toujours les moins bien lotis qui souffrent » dit-elle d’une voix chevrotante. Heureusement, nous apprend un jeune cadre qui a laissé tomber la veste, la BCE est là pour lutter contre le « monstre de l’inflation » en menant la nécessaire politique d’augmentation des taux d’intérêt que le monde nous envie.

On reste ébahi devant tant de candeur dans la mauvaise foi. Mais entre approximations douteuses et parti-pris idéologiques manifeste, il y a une question à laquelle le petit film ne répond pas. Si on peut admettre que davantage de monnaie pour une quantité fixe de biens va augmenter les prix unitaires de ces biens et donc l’inflation, on voit mal comment cette inflation peut diminuer la quantité globale des biens. Donc si certains épargnants et consommateurs s’appauvrissent, comme le suggère le film, il faut bien que d’autres s’enrichissent. On pourrait très bien montrer cette autre face de la question : le fait que l’inflation est bonne pour les endettés, les actifs, les jeunes, les salariés, puisque qu’elle est mauvaise pour les épargnants, les inactifs, les vieux et les détenteurs de capitaux.

La conséquence, c’est que la croisade contre le «monstre de l’inflation» n’est pas une simple mesure technique qui garantirait le bon fonctionnement de l’économie ; c’est aussi, et d’abord, une décision politique qui a des conséquences sur le partage des richesses. Par exemple, augmenter les taux d’intérêt fait diminuer la masse monétaire et permet de lutter contre l’inflation. Mais cela limite aussi les capacités des entreprises à emprunter et donc à investir. D’un côté des taux d’intérêt élevés favorisent la finance et le secteur bancaire, d’un autre côté ils dépriment l’industrie et diminuent les embauches. D’un côté les préteurs et les actionnaires sont favorisés ; de l’autre les chômeurs et ceux qui empruntent pour acheter leur logement sont pénalisés. Même l’État, qui est structurellement emprunteur, est une victime collatérale de la guerre à l’inflation. En revanche, ceux qui vivent des revenus de leurs obligations d’État ont tout à gagner des bellicistes.

Aujourd’hui, on s’étonne que la très forte augmentation des prix du pétrole n’entraine pas une inflation générale, comme ce fut le cas dans les années 1970. Heureusement, se dit-on, les banques centrales veillent. Or, on oublie de dire que ce qui, il y a trente ans, a généré l’inflation sur les marchés non pétroliers, ce sont les augmentations de salaire exigées par les travailleurs pour maintenir leur pouvoir d’achat. Aujourd’hui, si la multiplication par 7 des prix du pétrole depuis 1999 n’a pas généré d’inflation sur les autres produits, c’est bien parce, chômage et précarité aidant, les salariés n’ont plus un rapport de force suffisant, dans les entreprises, pour négocier des salaires qui couvrirait l’augmentation des prix de l’énergie.

Bien davantage que les taux d’intérêt, c’est donc le chômage qui est l’arme de destruction massive de l’inflation. C’est tellement vrai que les économistes ont inventé un indice, le NAIRU, qu’ils définissent comme « le taux de chômage qui ne fait pas accélérer l’inflation », (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment), c'est-à-dire le taux de chômage « structurel » d’une économie, au-dessous duquel il ne faut pas descendre, sous peine de voir resurgir l’inflation. Inventé par les monétaristes américains, ce concept s’est depuis largement répandu dans la plupart des organisations nationales et internationales d’études économiques. Ainsi, en 2001, l’OCDE estimait le NAIRU français à 9,5% (contre 5,2% pour les Etats-Unis). La faute à un marché du travail « rigide », à des coûts salariaux « élevés », etc. L’étude ajoutait cependant (nous étions à la fin de l’aire Jospin) qu’on percevait « les signes tangibles d’une flexibilité accrue du marché du travail illustré par la montée des emplois temporaires et à temps partiel », ce qui, en langue néolibérale, est une bonne nouvelle pour le chômage français. En d’autres termes, on n’a pas le choix. Si on veut bien lutter contre l’inflation c’est soit le chômage, soit la précarité. Toute autre option risquerait de menacer vivement les intérêts des banques centrales et des détenteurs de capital financier. Imaginez l’horreur : une inflation à 4%. Fuyons ! Le méchant monstre bleu revient!

Pour Parti Pris

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01 juin 2005

Référundum européen: Le déni démocratique des élites

Les élites politiques et médiatiques ont été presque unanimes à considérer le scrutin du 29 mai comme un vote de crise et de « repli », contredisant le message porté par le non de gauche pendant la campagne. Ce faisant, elles ont répondu par le conservatisme à une demande de changement.

Les partisans du « non » de gauche ont passé une drôle de semaine. Ils avaient gagné. La campagne s’était jouée à gauche, le résultat aussi. Le « non » avait été porté par les leurs : les jeunes, les actifs, les moins de 3000 euros par mois. Le poids de l’extrême droite et des souverainistes ne dépassait pas le quart de l’électorat du « non » (enquête Ipsos). Enfin, une grande majorité (57%) des partisans du « non » était favorable à la poursuite de la construction européenne.

Ils avaient gagné, mais nulle part ils ne trouvèrent trace de leur victoire. Au contraire, dans les journaux, on pouvait lire qu’une majorité de Français n’avait plus envie d’Europe. Leur demande d’alternative, leurs espoirs pour une autre Europe s’étaient transformés en « colère », en « nihilisme », en « xénophobie ». C’est une valse à trois temps que l’on a fait danser au suffrage universel.

Premier temps : nier la porté européenne du vote et accuser Chirac

Pendant des mois les Français ont pris d’assaut les rayons politiques des librairies, ont lu massivement la presse, ont suivi tous les débats télévisés. Est-il raisonnable de croire qu’ils ont débattu avec tant d’âpreté pour n’exprimer qu’un « vote d’humeur » contre leur gouvernement ?

Paradoxalement, ce sont ceux qui avaient nié pendant la campagne tout amalgame entre la politique nationale et le référendum qui ont été les premiers à brûler le monsieur Carnaval de la politique. « Chirac est responsable », reprennent en chœur éditorialistes et politologues. « L’Europe n’y est pour rien » clame Serge July. Mais cette stratégie de « renationalisation » de l’interprétation du vote ne vise ni plus ni moins qu’à nier a posteriori le résultat du référendum. Responsabiliser Chirac pour déresponsabiliser l’Europe, transformer un « non » qui portait sur un projet constitutionnel en un « non » à une politique gouvernementale.

Deuxième temps : transformer un vote social en vote xénophobe

Ce 29 mai, une forte revendication sociale s’est exprimée dans les urnes. Cette revendication n’avait rien d’illégitime pour qui s’est un peu penché sur le contenu du traité et sur les politiques économiques européennes menées depuis l’Acte Unique. Les responsables politiques auraient pu écouter ce message ou à tout le moins en prendre acte. Au lieu de cela, l’analyse s’est contentée de reprendre jusqu’à la caricature des arguments de campagne déjà contredits par les urnes, en insultant l’ensemble du « non », en le « lepenisant » et en jetant les deux tiers de la gauche dans le camps des xénophobes.

« Les anti-européens de gauche n'ont pas seulement additionné leurs voix avec celles de Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers. Ils ont mêlé leurs voix » estime Jean-Marie Colombani. Incapables de prendre en considération le message social des Français, les experts se réfugient dans l’analyse bien pratique du vote protestataire en rappelant l’épisode du 21 avril : « le « non » fait très fort partout où Le Pen a cartonné en 2002 », analyse crûment Renaud Dely. L’analogie semble pourtant bien hasardeuse. Le 21 avril, au contraire du 29 mai, avait conclu une campagne sans enjeux de laquelle les Français s’étaient désintéressés et qui avait conduit à une abstention record.

Mais la grande différence vient surtout du score électoral. Le Pen pèse 18% en 2002 au second tour et la gauche a largement contribué à le cantonner à ce niveau. A-t-on perçu le danger de lui donner aujourd’hui une légitimité à 55% ? Car le risque existe qu’en traitant de xénophobe les 55% de français qui ont voté « non » on s’aliène durablement un électorat qui n’avait voulu exprimer qu’une revendication sociale.

Troisième temps : nier toute perspective de sortie et développer une rhétorique de crise

Pourquoi nos élites politiques et médiatiques ont-elles préféré Jean-Marie à Marie-George ? Sans doute parce qu’ainsi elles peuvent répondre par le conservatisme à une demande de changement en reléguant tout ce qui est porteur d’alternative à une logique xénophobe. Pour les responsables politiques, ce ne sont pas les conditions de travail ou le salaire du « plombier polonais » qui ont inquiété les électeurs du « non », c’est sa nationalité. Les Français n’ont pas peur des délocalisations, ils ont peur du monde extérieur. Dans cette Novlangue de la pensée unique, le libéralisme devient liberté, la mondialisation se pare des habits du cosmopolitisme et le protectionnisme se transforme en nationalisme. « La compétition internationale est une donnée dont aucun pays ne peut s'abstraire, sauf à faire le choix de l'immobilisme et de la pauvreté » écrit Jean-Marie Colombani au lendemain du scrutin. Le choix des Français n’en est donc pas un. Il n’est pas porteur d’alternative et ne peut conduire qu’à « l’immobilisme ».

« Surtout que rien ne change ! », telle est la conclusion paradoxale que tirent les élites du scrutin de dimanche. Le peuple français a répondu clairement à la question qui lui était posée, mais ses représentants ne veulent pas de cette réponse. Il y a donc bien une crise. Ce n’est pas celle de la France ni de l’Europe, c’est surtout celle de leurs dirigeants.

France, que sont devenues tes élites ?

Comment ces gens qui font à longueur de temps l’apologie du « réalisme » peuvent-ils se retrouver à ce point coupés de la France « réelle » ?

Le premier constat explicatif est que la société française est de plus en plus inégalitaire. La montée prodigieuse des prix des loyers a encore accentué ce phénomène en expulsant les classes moyennes des centres-villes. Parallèlement, dans les entreprises, dans la classe politique, dans les rédactions, le prix de la responsabilité s’envole. Une petite caste se forme, à l’abri de ces bouleversements.

Le vote du 29 mai s’explique avant tout comme un vote de classes. Le « oui » n’a pas perdu partout ; il dépasse largement les 80% dans certains quartiers. Les élites pouvaient-elles échapper à ce phénomène ? Et même si elles ont sincèrement cherché à incarner l’intérêt général, n’ont-elles pas plus prosaïquement traduit les intérêts d’une classe dont elles font objectivement partie ? Sont-elles capables de comprendre les difficultés d’une banlieue où elles ne mettent jamais les pieds ? On a surtout l’impression que le 29 mai, les élites se sont retrouvées devant le peuple comme Chirac devant ses jeunes : « je ne vous comprends pas ». C’était tout aussi triste.

Théorisation de l’impuissance

Le deuxième constat explicatif est que nos élites sont devenues extrêmement conservatrices. Les phénomènes économiques mondiaux, la construction européenne, semblent échapper au contrôle des hommes politiques. Mais au lieu de le déplorer et de chercher à étendre la sphère de leur pouvoir, on s’y soumet et on paraît même s’en satisfaire. N’est-il pas choquant d’avoir tellement entendu qu’aucune renégociation du traité ne serait possible et qu’il serait inimaginable de demander une inflexion de la politique économique de l’Europe ?

La faute à nos « partenaires » qui seraient unanimement hostiles à un changement. Mais un raisonnement symétrique peut être fait par chacun des 25 pays de l’Union. Chaque pays peut estimer le changement impossible en invoquant l’immobilisme des autres. L’argument tellement entendu du « compromis précaire » s’apparente en réalité beaucoup à une théorisation de l’impuissance. Impuissants à changer le monde, à changer l’Europe, et donc impuissants à changer la France, quel que soit le niveau de mécontentement exprimé par les électeurs.

Les responsables politiques se révèlent en définitive ni responsables, ni politiques. « La politique n'est pas l'art du possible, mais l'art de rendre possible ce qui est nécessaire », disait Richelieu. Aujourd’hui, à force d’invoquer la « réalité européenne », de stigmatiser les « utopies de rupture » et de s’interdire de porter une alternative d’espérance pour « ne pas décevoir », on a surtout l’impression que la politique est devenue l’art de restreindre le domaine du possible.

L’esprit d’une génération ?

Dans son éditorial du 31 mai 2005, Serge July étale ses « illusions en perdition », comme un amant trompé. Le ton, le vocabulaire des éditorialistes, ne sont pas ceux qu’on utilise en général dans un débat politique. Il y a là des sentiments, de la passion. Ce traité qui modifiait à la marge les institutions européennes méritait-il autant d’exaltation ?
La clé, cette fois, se trouve peut-être dans l’explication générationnelle. Au fond pour un July ou un Cohn-Bendit, l’Europe était surtout « la dernière utopie ». De mai 68 à mai 81, de la Chine de Mao à l’Europe de Giscard, la génération de nos élites est sans doute celle qui a le plus perdu d’utopies et qui s’est le plus fourvoyée dans le fatalisme. Elle n’a pas eu sa grande guerre, mais elle s’est battue pour de trop nombreuses causes. Finalement, il ne lui est resté que l’Europe. Non l’Europe comme projet mais l’Europe comme simple processus, sans contenu politique, et finalement, sans idéal.

Pour Parti Pris

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Revue de presse du 29 mai

« La France est révoltée. Cette révolte est justifiée, légitime. Sur elle il faudra bâtir. Mais Dieu qu’elle est mal ciblée! Un texte noble, qui rassemblait un continent autour des mêmes principes, ceux de la liberté et de la justice, a été pris pour bouc émissaire de la crise sociale et brûlé dans les urnes comme un parchemin maléfique. » Laurent Joffrin, le Nouvel Observateur du 02/06/05.

 
« La victoire du non est imparable. Elle obéit plus à une logique de contexte que de texte. Les enjeux nationaux et sociaux ont davantage pesé que le texte de la Constitution. Si les partisans du oui se sont prononcés sur ce texte, les partisans du non ont manifesté leur hostilité au gouvernement, leur pessimisme économique et social et une tentation au repli, à l'isolat national. » Pascal Perrineau, Le Monde du 30/05/05
.

 
« La question portait en effet sur un traité constitutionnel. On finirait par l'oublier. Elle a intéressé un tiers des électeurs favorables au non dont ce n'était de toute évidence pas la motivation principale. »  Serge July, Libération du 31/05/05.

« Personne ne prétendra que les Français se sont livrés à un pur exercice d'exégèse et qu'ils se sont prononcés pour ou contre le traité constitutionnel en raison de tel ou tel de ses 448 articles. » J.M. Colombani, Le Monde du 30/05/05.      

« Le débat a été à l'honneur de la démocratie même s'il a été parfois excessif, voire démagogique. Je n'ai pas voulu me prêter à cela et j'ai tenté d'avancer des arguments de raison. Mais, finalement, le traité a pris une balle perdue de la colère des Français. » Dominique Strauss-Kahn, Le Monde du 01/06/05.


« La victoire du non au référendum d'aujourd'hui est le résultat d'une alchimie politique inédite : la conjonction du vote protestataire et du vote anti-européen, qui semble prolonger, sinon accroître » Philippe Chriqui et Pierre Christian, Le Monde du 30/05/05.


« Peur de l'avenir et peur de l'ailleurs, telles sont les deux principales explications du vote de crise de dimanche » Renaud Dely, Libération du 31/05/05
.


« Le Pen xénophobe, c'est son fonds de commerce, mais que des dirigeants de gauche fassent campagne sur ce terrain comme Chirac en 2002 sur l'insécurité, on croyait cette xénophobie-là impensable... » Serge July, Libération du 30/05/05.


« "On a tous une bonne raison de voter non", avait dit Philippe de Villiers, donnant ainsi un parfait exemple de cynisme dans la démagogie. Tel était, en effet, le message du non. Peu importaient les motifs, pourvu que l'on vote non. » J.M. Colombani, Le Monde du 30/05/05.


« Dimanche, ce sont les extrêmes – Front national et souverainistes à droite, partis trotskistes et PCF à gauche – qui ont fourni les plus gros bataillons du non. C’est le populisme, la tentation du repli, la peur de l’étranger qui l’ont d’abord emporté. » Robert Schneider le Nouvel Observateur du 02/06/05.

« Ils ont exprimé un refus du souci de l’intérêt général et un rejet de la politique. On peut dire que les positions d’extrême droite de Philippe de Villiers et de Jean-Marie Le Pen traduisent assez bien ce populisme. Il reste que ce sont les électeurs de gauche qui ont fait progresser, puis l’emporter, le camp du non. Et c’est là qu’il s’est pa
ssé quelque chose dont il faut absolument tenir compte : on a réussi à donner une dignité idéologique à un ensemble de rejets populistes en prétendant trouver une complémentarité entre Laurent Fabius, José Bové et les animateurs d’Attac. » Jean Daniel, le Nouvel Observateur du 02/06/05.


« Alors qu'un accord existait à gauche, depuis François Mitterrand, pour considérer l'Europe comme un nouvel espace politique à investir et pour tenter de renforcer sa dimension politique, justement, afin de contrebalancer le pouvoir économique, le refus du projet constitutionnel a rejeté la critique sociale de l'Union du côté de la crispation nationaliste. » J.M. Colombani, Le Monde du 30/05/05.


« Le délire franco-nombriliste s’est invité à gauche, et donnera à l’extrême-droite européenne un dangereux signal. Je veux le dire à nos amis longtemps soumis au joug soviétique: ce n’est pas cela le vrai visage de la France et de la gauche. » Jack Lang le Nouvel Observateur du 02/06/05.

« La France vient de rompre [le compromis européen], et prend le risque de voir progressivement détricoter une Europe malmenée par l'appel d'air nationaliste et protectionniste que le non français peut provoquer. » J.M. Colombani, Le Monde du 30/05/05.

« Ce clivage-là entre milieux dirigeants et classes populaires se substitue de plus en plus au clivage traditionnel gauche-droite fondé sur l’opposition sociale entre le travail et le capital. » Robert Schneider le Nouvel Observateur du 02/06/05.    

« Je reste persuadé que la gauche doit se nourrir de l’altermondialisme.Mais ce n’est plus celui d’Attac – ce conservatisme maquillé en fausse révolution. Un autre altermondialisme existe déjà. On le trouve dans les ONG du développement, chez les militants des forums sociaux, chez les milliers de syndicalistes du monde entier qui se retrouvent chaque année à Porto Alegre, chez tous ceux qui combattent la démagogie nationaliste, qui refusent d’utiliser les travailleurs des pays pauvres comme boucs émissaires ou comme repoussoirs. » Harlem Désir le Nouvel Observateur du 02/06/05.


« Les tenants du non voulaient en effet en finir avec ce qu'ils considèrent comme le mythe européen. Par nationalisme, par xénophobie, par dogmatisme ou par nostalgie, ils voulaient se débarrasser de cette Europe qui barre l'horizon, qui dérange les habitudes, qui impose des changements. » J.M. Colombani, Le Monde du 30/05/05.


« Ce repli de la France sur elle-même, marqué à droite par la tentation du nationalisme et à gauche par celle du protectionnisme, va porter un coup au projet européen. » Thomas Ferenczi, le Monde du 30/05/05.


« Quoi qu'ils en disent, en effet, les anti-européens de gauche n'ont pas seulement additionné leurs voix avec celles de Jean-Marie Le Pen et Philippe de Villiers. Ils ont mêlé leurs voix. Et certains arguments ont circulé, de la droite nationaliste à la gauche radicale. » J.M. Colombani, Le Monde du 30/05/05.


« Le non fait très fort partout où Le Pen a cartonné en 2002. » Renaud Dely, Libération du 31/05/05.


« Ce 29 mai 2005 est bien la réplique du 21 avril 2002. » Robert Schneider le Nouvel Observateur du 02/06/05.


« Ce référendum est une réplique du 21 avril 2002. C'est un vote de tous les contestataires : extrême droite, extrême gauche, Parti communiste, auxquels s'est ajoutée la moitié de l'électorat socialiste. C'est le signe que les socialistes sont encore partagés entre une culture de gouvernement et une culture de rupture. Mais leur vote répond aussi à une logique d'opposition. Cette logique a joué ce soir comme lors du référendum de Maastricht en 1992 pour l'électorat RPR qui avait voté majoritairement contre. » Pascal Perrineau, Le Monde du 30/05/05.


« La première fois, ils voulaient éviter Le Pen, aujourd’hui ils se sont résignés à le voir à leurs côtés.» Jean Daniel, le Nouvel Observateur du 02/06/05.


« Aujourd'hui, avec 55 % de votes non, le référendum trouve son analogie électorale dans le scrutin historique du 21 avril, celui qui avait adressé jusqu'à ce jour le message le plus fort à l'égard du système et des dirigeants politiques. » Philippe Chriqui et Pierre Christian, Le Monde du 30/05/05


« Les Français ont choisi le repli sur soi et le refus, d'autant plus tentants qu'ils prennent la forme d'un désaveu des élites, toutes pro-Constitution. » Bertrand Le Gendre, Le Monde du 30/05/05.


« Le non est tellement composite qu'il sera bien délicat à l'exécutif, et à l'ensemble des formations de gouvernements, de répondre à ses attentes. » Renaud Dely, Libération du 31/05/05.


« L’Europe continuera, médiocre et libérale. Une zone de libre-échange décorée de stucs fédéraux. Alors les promoteurs du «non européen», contrits et entortillés, diront partout qu’ils n’ont pas voulu cela. Comme après le 21 avril, quand on a fait gagner la droite pour cinq ans parce qu’on ne trouvait pas Jospin assez à gauche, on se mordra les doigts, on accusera la terre entière. » Laurent Joffrin, le Nouvel Observateur du 02/06/05.


« L’idée et la réalité de la construction européenne ont offert au XXe siècle rien de moins que son salut. Et c’est volontairement que j’utilise ce terme religieux. » Jean Daniel, le Nouvel Observateur du 02/06/05.


« Il est urgent de réfléchir, de mesurer l'occasion perdue en martelant ce qu'aurait permis un oui » Bernard Guetta,   l’Express du 02/06/05.


« Pour la première fois sous la Ve République, la France a répondu non à un référendum sur l'Europe. » Philippe Chriqui et Pierre Christian, Le Monde du 30/05/05.


« Le grand saut vers une Constitution, vers une Europe politique vient d’être refusé. » Olivier Duhamel le Nouvel Observateur du 02/06/05.


« Ou la France revotera ou l'Europe politique, c'est fini, parce que le risque au renoncement de l'ambition politique  européenne est en plein essor. » Serge July, Libération  30/05/05.


« La France vient de tuer dans l'œuf l'Europe politique » Bernard Guetta, l’Express du 02/06/05.


« Le rejet du traité constitutionnel révèle, d'abord, qu'une majorité de Français n'a pas, ou n'a plus, envie de l'Europe. » J.M. Colombani, Le Monde du 30/05/05.


« Ce référendum traduit l'inquiétude identitaire des Français: l'Europe ne les intéresse que comme prolongement de la France. Il y a aussi un malaise post-élargissement. C'est la première fois que la France dit non à l'Europe depuis 1956. C'est aussi le premier divorce au sein du couple franco-allemand. » Pascal Perrineau, Le Monde du 30/05/05.

« La deuxième tentative de bâtir une Europe politique  vient d’avorter et la seule question qui reste à trancher est celle des obsèques. Comment les organiser ? » Bernard Guetta, France inter, le 02/06/05.

« Finalement, tout s’est passé comme nous le pressentions. Nous nous sommes trompés de pronostic, non  de diagnostic » Jean Daniel, le Nouvel Observateur du 02/06/05.

« On découvrira vite que, non, les avertissements sur l’impossibilité qu’il y aurait de négocier avant longtemps un nouveau Traité ne relevaient pas de la propagande électorale » Bernard Guetta, France Inter, le 30/05/05.

« Et ce sont les mêmes électeurs qui réclament des armes contre le tout-libéral, et qui viennent pourtant de détruire ce qui leur était proposé. C'est leur droit, mais ce faisant ils viennent de nous désarmer. » Serge July, Libération du 31/05/05.

« La compétition internationale est une donnée dont aucun pays ne peut s'abstraire, sauf à faire le choix de l'immobilisme et de la pauvreté. » J.M. Colombani, Le Monde du 30/05/05.

« Le plus paradoxal est qu’une majorité de la gauche française aura privé la gauche européenne de la possibilité, politique et institutionnelle, de prendre les commandes de l’Union en allant unie aux prochaines élections européennes et en décidant, forte de sa majorité parlementaire, de la composition de la Commission. C’est à cette possibilité, à cette bataille politique et à ses promesses, que la France vient de dire « non ». » Bernard Guetta, France Inter, le 30/05/05.


« Il ne se trouvera personne pour vouloir renégocier et il faut redouter comme inévitable que l'Europe d'aujourd'hui, l'Europe réelle, décide de renoncer à un projet trop ambitieux, cette idée que les Français avaient réussi à imposer à tous et dont ils ne veulent plus. » Serge July, Libération du 31/05/05.


« La France n’imposera pas son modèle si fragile au continent. Elle ne changera pas seule la marche du monde. Et en l’état, au moins, on voit mal ce que peut dégager de positif le vote d’hier. » Pierre Lemarque, France Inter, le 30/05/05.

« Ce NON est avant tout un NON de crise. Crise sociale profonde, crise politique institutionnelle qui conduit les citoyens à refuser le discours des hommes et des femmes en responsabilité et à s’emparer d’un scrutin, comme en 2002, pour leur opposer leur méfiance, quelles qu’en soient les conséquences. » Pierre Lemarque, France Inter, le 30/05/05.

 « L’échiquier politique français est un champ de bataille après la bataille mais c’est psychologiquement que la France va le plus mal. La France n’a plus de repères. Elle ne sait plus où elle va. » Bernard Guetta, France Inter,  e 01/06/05.


« Plus grave, le pays, comme vient de le démontrer ce «non» à l'Europe, ne croit plus à rien, submergé par un nihilisme dont vous êtes l'auteur, Monsieur Chirac. » Denis Jeambar l’Express du 02/06/05.


« Imposer une égalité de traitement aux deux opinions (et non aux partis comme la loi le prescrit) fait peser une menace sur la liberté d'expression : faudra-t-il sur tous les sujets de désaccord considérer que les deux opinions opposées ont droit au même traitement ? » Hervé Le Bras, Libération du mercredi 01/06/05.


« Troisième règle d’or jetée aux orties: le respect des militants et de la démocratie. Suprême mépris: on a tenu pour nuls leurs débats et leur vote. » Jack Lang le Nouvel Observateur du 02/06/05.

Pour une analyse de cette revue de presse.

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12 décembre 2004

L’Europe peut-elle être protectionniste ?

Le libre-échange semble être le principe unique de la politique européenne à l’OMC. Pourtant délocalisations et chantages à la délocalisation doivent sans doute nous amener à réfléchir à une autre politique commerciale.

Au début des années 80 Thomson avait pris du retard dans l’élaboration de ses magnétoscopes et risquait de perdre une part importante de ce marché au profit de l’industrie japonaise. Pour lui permettre de gagner du temps et pour limiter les importations qui risquaient de saturer prématurément ce marché, le gouvernement français décida d’imposer le dédouanement des magnétoscopes japonais à Poitiers. Ce centre de dédouanement sous-équipé, ne comptait qu’un seul et unique employé et était réputé pour être particulièrement inefficace. Pendant des années il fut donc presque impossible de trouver un magnétoscope en France, mais Thomson put développer un secteur stratégique de l’électronique grand public, et des centaines d’emplois furent sauvés.

Aujourd’hui, une telle mesure serait impensable en Europe tant le libre-échangisme domine. Pourtant, cet exemple montre que dans certaines circonstances la politique commerciale ne doit pas être laissée au libre fonctionnement des marchés et qu’il peut être de bonne stratégie d’imposer un protectionnisme passager. Le développement industriel de l’Europe s’est fait en associant libre-échange et protectionnisme de manière pragmatique. Ainsi le développement d’Airbus n’aurait certainement jamais été possible sans les subventions massives accordées par les Etats européens qui lui ont permis de pratiquer des ventes à perte pendant des années sur le marché mondial
.
L’histoire montre qu’une politique protectionniste est souvent nécessaire au développement économique et social, car le libre-échange risque de figer les pays dans une spécialisation sclérosante. Si les pays d’Asie du sud-est se sont développés, c’est bien parce qu’ils ne se sont pas spécialisés dans la culture du riz ou dans l’exportation de caoutchouc. Ils ont su développer des avantages propres dans le textile puis dans l’électronique grâce aux interventions publics et à une politique commerciale protectionniste. En Afrique au contraire, le commerce des fripes venant d’Europe a détruit toute possibilité de développement d’une industrie textile autonome. Aujourd’hui, l’Afrique produit du coton, mais se vêt presque exclusivement de vêtements usagés européens… fabriqués en Chine.

En même temps, le protectionnisme ne se justifie pas toujours d’un point de vue moral ou économique. Les subventions agricoles de l’Europe empêchent tout développement de l’agriculture des pays en voie de développement. Comment élever un poulet dans son pays lorsque des poulets congelés importés sont vendus à un prix inférieur à leur coût de production ? Finalement, il est absurde de vouloir faire du libre-échange un dogme ; la politique commerciale doit avant tout permettre de répondre à une simple question : pourquoi et dans quel intérêt échange-t-on ?

Une première raison d’échanger est d’obtenir une ressource qu’on ne peut pas produire. C’est le cas par exemple du pétrole pour l’Europe. Paradoxalement, ce type d’échange, même s’il est indispensable, s’accommode rarement du libre-échange. L’Europe mène en matière de pétrole une politique protectionniste, puisqu’elle lui impose un taux de taxation considérable. Le protectionnisme n’est absolument pas synonyme d’autarcie et ce n’est pas parce que le pétrole est taxé que les échanges commerciaux en pétrole sont faibles.

Une deuxième raison d’échanger est d’obtenir une marchandise qu’on ne peut produire que de manière inefficace. L’efficacité ne doit cependant pas se mesurer en terme de salaire. Le salaire n’est qu’un transfert d’argent, il ne « coûte » rien à l’échelle d’une économie. Fondamentalement, ce qui compte pour mesurer l’efficacité d’une production, c’est la quantité de ressources utilisée pour cette production (heures de travail, matières premières, espace…) Ainsi il est plus efficace de faire pousser un ananas dans les Antilles que sous serre dans la région parisienne (même en comptabilisant le coût du transport de l’ananas en question), mais il peut-être très inefficace de faire produire un T-shirt en Chine dans un atelier vétuste. De ce fait les délocalisations qui se font uniquement sur une problématique salariale n’ont pas de sens en terme d’efficacité.

Enfin, la troisième raison d’échanger avec l’extérieur est d’améliorer la performance des entreprises en les confrontant à la concurrence étrangère. Une économie trop protectionniste se ferme à une concurrence qui peut inciter ses entreprises à développer des innovations techniques ou à inventer de nouveaux produits. Ainsi les pays d’Amérique latine qui ont mené des politiques protectionnistes dans les années 60-70 ont perdu beaucoup de compétitivité par rapport au reste du monde. Avec l’allègement des barrières douanières vingt ans plus tard, beaucoup de leurs entreprises ont été rachetées ou ont disparues
.
Le libre-échange intégral n’est pourtant pas toujours la meilleure manière de répondre à ce problème. Par exemple, il est possible de créer un espace économique de grande taille dans lequel la concurrence est forte et les rendements d’échelle sont possibles en créant des « pôles régionaux » entre économies de même niveau de développement. Deux petits pays peuvent ainsi s’associer afin de constituer une zone plus vaste dans laquelle la concurrence est plus forte. Ce fut la stratégie adoptée par l’Europe après la guerre : libre-échange entre les pays membres, mais protectionnisme vis-à-vis de l’extérieur, notamment vis-à-vis des américains dont l’économie était alors beaucoup plus performante. L’intérêt de cette politique est qu’elle a permis à l’Europe de rattraper rapidement le niveau de développement des Américains, sans nuire aux droits sociaux et sans imposer des salaires de misère à sa population.

Aujourd’hui l’Europe est une très grande économie de plus de 450 millions d’habitants qui n’a pas besoin de favoriser les échanges avec l’extérieur pour accroître sa compétitivité. Sa taille lui permet donc de choisir une politique commerciale qui ne défende pas uniquement les intérêts de ses multinationales mais qui s’attache aussi à servir les intérêts économiques et sociaux de sa population tout en laissant aux pays les plus pauvres la possibilité de se développer.

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03 juin 2004

L'Europe réelle

Voici quelques citations extraits de documents officiels et d'articles de presse (pour la citation de M. Monti) qui montrent une Europe bien différente de celle qu'on a l'habitude d'entendre. Tous ces documents se trouvent sur le site officiel de l'Union Européenne.

Experts en prévision

En mars 2002, alors que l’Europe s’enfonçait la crise économique, le Conseil européen de Barcelone se gargarisait de prévisions optimistes et d’autosatisfaction : « Le contexte économique en est aux premiers stades d'une reprise de l'économie mondiale après le fort déclin qu'elle a connu en 2001. La réaction rapide qui a été apportée au niveau de la politique économique, les bases saines existantes et le rétablissement de la confiance sont autant de facteurs qui offrent un bon point de départ pour cette reprise. » Quatre mois plus tard, malgré l’accumulation de mauvais chiffres, le Conseil du 21 juin confirmait : « Après un ralentissement brutal et inattendu de l'activité économique et une diminution de la création d'emplois en 2001, la croissance économique semble redémarrer. »


Des « coûts sociaux à court terme »

Mario Monti, Commissaire européen à la concurrence : « Nous sommes tous convaincus que la libéralisation, la création de marchés plus efficaces, la mise en ordre de la forêt des aides publiques, sont des politiques qui ont des coûts sociaux à court terme. Mais si nous n’avions pas eu le démantèlement des barrières douanières et le marché unique, la réponse de l’Europe en termes de compétitivité et de croissance aux défis globaux aurait été encore moins performante. La Commission plaide en faveur d’une politique de libéralisation, mais elle ne s’oppose pas à ce que les Etats prennent en compte les coûts que ce processus peut comporter en terme de conséquences sociales négatives. Il faut des protections sociales, mais qui interfèrent le moins possible avec un bon fonctionnement des marchés. » Source : Interview dans Le Monde du 1er août 2001


Remettre les chômeurs au travail


« Au niveau du marché du travail, les efforts doivent se poursuivre en ce qui concerne les systèmes de prestation, afin de rendre le travail payant et de promouvoir le processus de recherche d'un emploi, afin de protéger les demandeurs des pièges de la pauvreté et du chômage. Les éléments qui devraient faire l'objet d'une réforme sont les suivants: la conditionnalité des prestations, les conditions requises pour en bénéficier, leur durée, le taux de remplacement, la disponibilité d'avantages liés au travail, le recours aux crédits d'impôt, les systèmes administratifs et la rigueur en matière de gestion. » Source : Rapport du Conseil européen de Barcelone du 15 et 16 mars 2002.


Libéraliser et privatiser les services publics

Extraits des propositions de la Commission du 7 avril 2003 : « Les dix dernières années ont vu une ouverture considérable du marché dans les industries de réseau. Il en a résulté des avantages considérables pour les entreprises comme pour les consommateurs. Il s'agit maintenant de mener à terme ce processus d'ouverture du marché en adoptant des propositions existantes et en en présentant de nouvelles dans le secteur de l'eau. Des mesures supplémentaires sont également prévues pour moderniser et dynamiser le secteur postal. Au cours des années à venir, des investissements colossaux seront nécessaires pour améliorer la qualité de nos infrastructures. Compte tenu des contraintes budgétaires rigoureuses qui sont imposées aux gouvernements, il est peu probable que les moyens publics soient suffisants à cet effet. Le secteur privé jouera un rôle de plus en plus important dès lors qu'il s'agira de financer des infrastructures et de moderniser nos services essentiels. »


La Commission juge les « avancées majeurs » de M. Raffarin

Communication de la Commission sur la mise en œuvre des politiques économiques (21 janvier 2004). Extraits concernant la politique française : « Une vaste réforme du système de retraites a été adoptée, qui allonge la période de contribution ouvrant droit à une retraite complète et renforce les incitations financières à rester dans la vie active. Cette réforme constitue une avancée majeure pour la viabilité à long terme des finances publiques. Des mesures ont été introduites pour maîtriser l’augmentation des dépenses de santé, mais une réforme plus complète du système d'assurance maladie doit être mise en œuvre en 2004. Les problèmes dans le domaine du marché du travail paraissent partiellement traités et les recommandations y afférentes partiellement suivies. En particulier, des mesures spécifiques ont été prises pour encourager la participation des travailleurs âgés et faire en sorte que le travail soit plus attrayant sur le plan financier. Les autorités ont agi pour réduire et simplifier la réglementation, tandis que la concurrence sur les marchés de l'énergie s'est améliorée, même si les entreprises en place continuent de dominer. »

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07 mai 2004

Les échecs économiques de l’Europe

Il est fréquent d’entendre que la construction européenne, depuis cinquante ans, a apporté paix et prospérité au continent. Si la dimension pacifique de l’Union européenne est incontestable, ses bienfaits en terme de prospérité méritent sans doute une analyse un peu approfondie.

Comparées à celles du reste du monde, les performances économiques européennes n’ont rien d’exceptionnelles. Si la période de l’après-guerre, jusqu’à la fin des années 70, fut effectivement une grande période de prospérité, la tendance, depuis, s’est inversée. L’Europe est aujourd’hui, parmi les pays développés, la zone économique qui connaît le plus fort taux de chômage, tandis que l’écart de croissance est manifeste avec les autres puissances. Entre 1992 et 2000 par exemple, la zone euro a accumulé un retard de croissance de 15 points de PIB par rapport aux Etats-Unis, et aujourd’hui elle se remet moins bien et moins vite de la crise mondiale des années 2001-2002. Plus inquiétant : parmi les pays européens, ceux qui connaissent la plus grande prospérité sont paradoxalement ceux dont le processus d’intégration européenne est le moins abouti, ou qui n’en font pas du tout parti. La Suisse, la Norvège qui ont refusé d’intégrer la démarche européenne, le Danemark, la Suède, la Grande-Bretagne qui ont rejeté l’euro, connaissent tous des taux de croissance et des niveaux de chômage meilleurs que ceux de la moyenne de la zone euro.

Au final, il nous faut admettre que la politique européenne, ces dernières années, a cessé d’apporter la prospérité à l’Union.
Est-ce à dire que l’Europe se désintéresse des questions économiques ? Que le processus d’intégration, notamment politique, n’a pas été suffisamment poussé ? Est-ce, comme on le dit souvent, parce que l’Europe manque d’ambitions et qu’elle n’a pas de politique économique ?

La vérité est très différente. Contrairement aux idées reçues, l’Europe mène depuis le milieu des années 80 une politique économique très ambitieuse qui a profondément transformé le fonctionnement économique du continent. Malheureusement la voie choisie, essentiellement libérale, n’est pas allée dans l’intérêt des citoyens et dans le sens de la prospérité.

Alors que l’Europe s’était construite dans les années 50 et 60 sur l’idée d’une réaffirmation du pouvoir politique dans les mécanismes de régulation de l’économie (instauration d’une protection tarifaire puissante pour protéger l’industrie, d’un système de changes fixe dans les années 70 pour éviter le dumping entre pays européens, subventions massives à l’agriculture…), l’Acte unique de 1986 a radicalement transformé son orientation économique. A partir de cette date, l’accent est mis sur un processus libéral d’unification du « marché » européen et sur la création d’une monnaie unique. Mais au lieu d’envisager cette monnaie comme un outil politique au service d’une stratégie commerciale d’émancipation européenne, celle-ci est prétexte à la construction d’une architecture technocratique qui retire toute capacité d’intervention des pouvoirs publics.

La faillite des politiques de rigueur

Les politiques de rigueur sont institutionnalisées dès 1992 par le traité de Maastricht, lequel prescrit aux candidats à la monnaie unique des « critères de convergence » qui se concentrent sur la réduction des déficits publics et de l’inflation. Cette rigueur va particulièrement peser en France dans les années 95-96 où la politique du gouvernement Juppé, qui sabre largement dans les dépenses publiques, étouffera la croissance qui pourtant se développait partout ailleurs dans le monde. En 1997, alors que la reprise est enfin là et que les déficits publics commencent à se réduire, le traité d’Amsterdam durcit encore les critères en consacrant un objectif « d’équilibre budgétaire » aux futurs membres de l’euro. Pendant un temps, la croissance permet effectivement de réduire les déficits publics, mais cette baisse est jugée trop lente par les autorités européennes. Ainsi en 2002 – la France était alors en pleine campagne présidentielle – le Conseil européen de Barcelone parvient à imposer une disparition totale des déficits pour l’année 2004, afin de parvenir à « moyen terme » à une situation budgétaire « proche de l’équilibre ou excédentaire ». Bien entendu, la crise économique qui suivit révéla l’irréalisme et le dogmatisme de ces propositions.

L’abandon des politiques monétaires

En même temps que la rigueur était consacrée en tant qu’objectif unique des politiques budgétaires, les directives européennes imposaient aux gouvernements d’abandonner tout pouvoir monétaire en consacrant l’indépendance des banques centrales européennes dans le cadre de la préparation de l’euro. La mise en place effective de l’euro n’a pas modifié cette indépendance, bien au contraire ! La Banque centrale européenne (BCE) a ainsi été créée sur le modèle de la Bundesbank, connue pour être la plus conservatrice et la plus indépendante au monde. De fait, la politique monétaire de la BCE fait de la lutte contre l’inflation son unique critère d’efficacité ; à la différence de la banque centrale américaine, elle n’a à satisfaire aucun objectif de croissance. Par ailleurs, le respect de l’indépendance y est tellement poussé que son président est élu pour neuf ans et qu’il n’existe aucun moyen pour le destituer, même si sa santé mentale venait à défaillir. Enfin, toutes les décisions sont prises dans le plus grand secret et les comptes-rendus des débats du Conseil des gouverneurs ne sont jamais rendus publics.

Démantèlement des services publics et des politiques industrielles

Parallèlement à la constitution d’une monnaie unique, l’autre chantier issu de l’Acte unique de 1986 est de créer un « grand marché européen » régulé par une « concurrence libre et non faussée ». Pour y parvenir, les autorités européennes vont chercher à supprimer les spécificités nationales en imposant des normes de fonctionnement identiques à tous les pays de l’Union. Or, parmi ces « spécificités » se trouvent notamment les services publics.

Pour la Commission européenne, l’existence de monopoles publics dans certains pays nuit à l’unité du marché européen. Mais au lieu de garantir un niveau minimum de services publics dans tous les pays de l’Union, la politique choisie va être de faire disparaître tous les monopoles dans tous les domaines considérés comme relevant du « marché ». Or, la définition du caractère « marchand » ou « non marchand » d’une activité économique est très aléatoire. Rien n’interdit par exemple de considérer l’école, la poste ou la police comme des services « marchands ». Ainsi, des politiques de « libéralisation » visent-elles à élargir sans cesse le domaine du secteur marchand afin d’élargir au maximum la taille potentielle du « grand marché européen ».

L’introduction de la concurrence dans des secteurs comme les télécommunications, les transports, les services postaux, l’énergie… a entraîné un profond bouleversement des économies nationales. Pour qu’il y ait concurrence, il faut en effet que chaque entreprise, publique ou privée, soit sur un pied d’égalité. Aussi est-il interdit aux gouvernements de subventionner leurs entreprises nationales. Par ailleurs, pour qu’une entreprise privée puisse concurrencer un ancien monopole d’Etat il est nécessaire que celui-ci poursuive les mêmes critères de rentabilité, c’est à dire qu’il soit géré de la même façon qu’une entreprise privée. Les « usagers » deviennent alors des « clients » dans la mesure où l’objectif considéré par l’entreprise n’est plus de « rendre un service » mais « de faire un profit ». Dans le cas contraire, si par exemple l’Etat devait financer un investissement de transport non rentable au sein d’une entreprise publique, il y aurait nécessairement « distorsion à la concurrence » et l’entreprise serait condamnée à rembourser les aides. Ces cas-là ne sont pas rares.  La Deutsch Post en 2002 a par exemple été condamnée à une amende de 572 millions d’euros suite à une plainte d’UPS.

Mais la politique de la concurrence ne touche les seuls services publics. C’est en fait toute la politique industrielle qui est menacée par l’interdiction faite aux Etats d’intervenir dans les marchés. Le Commissaire à la concurrence, Mario Monti se vante ainsi de « faire abstraction totale des drapeaux qui sont sur les entreprises » et de « ne pas avoir de préférence pour une entreprise européenne par rapport à une entreprise américaine » (Le Monde du 1er août 2001). Les conséquences en sont qu’il devient impossible pour les pouvoirs publics d’aider une entreprise ou un secteur industriel sans faire l’objet d’une plainte de la part, par exemple, d’un concurrent américain. Ainsi, Bull s’est vu récemment condamné à rembourser une partie des aides d’Etats reçues, et le plan de sauvetage d’Alstom (qui prévoyait une recapitalisation par l’Etat) a dû être retouché pour satisfaire aux exigences de Bruxelles.

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01 mars 2004

L'Europe exclue de la croissance

Pendant qu'une reprise fragile s'amorce aux Etats-Unis et en Asie, l'Europe, empêtrée dans son fonctionnement libéral, est incapable d'en tirer profit.

«Les chiffres sont là. La reprise est amorcée aux Etats-Unis : 8,2 % en rythme annuel à la fin de l'année, un taux comparable à celui de la Chine ! Elle finira bien par franchir l'Atlantique et régler les problèmes ; diminuer le chômage, le déficit budgétaire, et pourquoi pas, permettre en prime de nouvelles baisses d'impôts.»

Tel est l'espoir auquel s'accroche le gouvernement. Pourtant, à trop attendre de l'extérieur ce qu'il ne parvient pas à faire lui-même, la déception risque d'être au rendez-vous. Car en fait de «reprise», rien ne garantit que la politique de Bush permettra une croissance durable et que celle-ci bénéficiera à l'économie européenne. Rendons-lui au moins ce mérite : le président américain ne s'est pas contenté de lever les yeux au ciel et de prier ; il a su stimuler l'économie par une politique volontariste. Le budget fédéral est ainsi passé d'un excédent de 2% en 2000 à un déficit de plus de 5% prévu en 2004, soit un apport d'environ 700 milliards de dollars à l'économie locale. Parallèlement, la banque centrale américaine a contribué à la croissance en baissant massivement ses taux d'intérêt ce qui a accentué la demande de crédit de la part des ménages et des entreprises.

Pour autant, la croissance américaine n'est pas assurée pour les mois et les années à venir. Si le boom économique des années 90 était tiré par des innovations techniques et par l'augmentation considérable de la productivité, on ne voit pas bien ce qui peut relayer l'embellie actuelle. La politique économique américaine injecte des liquidités mais n'investit ni dans l'éducation ni dans les infrastructures publiques ; le déficit budgétaire, dû à des baisses d'impôts, ne profite qu'aux riches, et les investissements se concentrent sur des dépenses militaires, souvent stériles. Enfin, toutes ces mesures, en particulier la suppression des droits de succession, bloquent la mobilité sociale et accentuent les inégalités.

Mais c'est surtout sur le plan financier que la croissance américaine est la plus fragile. Le niveau de vie américain ne se maintient que grâce à un financement du reste du monde équivalent à 1,4 milliards de dollars par jour. Résultat, la dette extérieure explose. Elle a doublé depuis 1998, et représente aujourd'hui 40 % du PIB : un record pour un pays industrialisé. Cette situation rappelle celle des années 80, période pendant laquelle les «déficits jumeaux» commercial et budgétaire, réclamaient un financement extérieur considérable. A l'époque, l'économie américaine avait plutôt bien résisté à ces déséquilibres. Un déficit n'est pas un mal en soit, à partir du moment où se trouve quelqu'un pour le financer. Ainsi, les déficits des années 80 n'avaient pas nui à la croissance car les investisseurs avaient confiance dans l'économie américaine et dans la force du dollar. Le danger pour un prêteur étranger, c'est d'être remboursé dans une monnaie dévalorisée. Tant que la monnaie est forte, il n'y a pas de risque à prêter et les déficits trouvent un financement. Mais si la monnaie baisse, comme c'est le cas actuellement, tout est remis en cause. Dès lors, qui va prêter les 500 milliards de dollars dont l'économie américaine a besoin chaque année si le dollar s'effondre ?

Pour l'instant, ce sont les Asiatiques et notamment les Chinois qui financent le déficit américain. Ces derniers ont indexé la valeur de leur monnaie (le yuan) sur celle du dollar, ce qui leur garantit de prêter sans risque. Par ailleurs, en finançant l'économie américaine ils assurent un débouché commercial à leurs produits. Les Américains achètent les produits chinois avec l'argent prêté par ces mêmes Chinois. Les déficits se creusent, ce qui entraîne une baisse du dollar et accroît la compétitivité de leur production. Au final, les Américains s'endettent, les Chinois se développent, et ce sont les Européens, dont la monnaie s'envole par rapport au couple dollar/yuan qui paient la facture.

Il ne faut pas se faire d'illusion sur la croissance américaine. Elle est fragile et seuls les pays asiatiques en profitent réellement. Pour une véritable reprise, l'Europe doit compter sur ses propres ressources en créant les conditions politiques de son déclenchement. Celles-ci passeront nécessairement par le retour d'une politique budgétaire ambitieuse, dégagée des contraintes du pacte de stabilité, et par une politique monétaire que le pouvoir politique doit se réapproprier. Les marchés, d'eux-mêmes, ne retrouvent pas le chemin de la croissance. C'est ce qu'avait compris Keynes ; c'est ce que doit réapprendre l'Europe.

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01 août 2001

Mario Monti, commissaire européen à la concurrence

Quelques extraits utiles de l’interview de Mario Monti, commissaire européen chargé de la concurrence. Le Monde du 1er août 2001.

« Il est déplorable que dans des domaines qui concernent le marché unique, où la majorité qualifiée doit s’appliquer, les Etats fassent du surplace ou se rendent des « services » réciproques, comme on l’a vu à Stockholm (l’Allemagne a alors prêté main-forte à la France pour s’opposer à la libéralisation totale de l’énergie en 2005), ce qui est très nuisible à la construction européenne. »
 
« Le traité est clair : l’Union européenne est neutre vis-à-vis de la forme de propriété, qu’elle soit privée ou publique. Autant nous sommes attentifs à ne pas nous mêler de cette question, autant nous le sommes pour éviter que la nature publique de la propriété ne comporte pas de distorsions concurrentielles. Un marché unique concurrentiel est compatible avec un mélange de propriété publique et privée, mais il faut être inflexible pour éviter des « distorsions collatérales » : certaines entreprises peuvent recevoir des aides au titre d’un service d’intérêt économique général, mais pour compenser, pas pour « surcompenser », le coût effectif de la fourniture de ce service public. »
 
« Pour être crédible, une autorité de la concurrence doit faire abstraction totale des drapeaux qui sont sur les entreprises, ce qui signifie notamment ne pas avoir de préférence pour une entreprise européenne par rapport à une entreprise américaine. »
 
« Dans l’affaire GE-Honeywell, il n’y a aucune forme de protection collective européenne. Bien des exemples prouvent que les décisions prises par Bruxelles ne protègent pas l’Europe de la dynamique concurrentielle globale et, d’autre part, ne permettent pas aux Etats membres de jouer à la création de champions nationaux. L’économie européenne est en voie de restructuration. Je suis de ceux qui voudraient voir ce processus de réformes économiques et structurelles s’accélérer. En tout cas, la politique de la concurrence et celle du contrôle des aides d’Etat sont des éléments clés de cette restructuration, d’autant plus lorsque les « gentillesses » entre Etats membres font trainer assez longtemps les processus de libéralisation… »
 
« Nous ne cherchons pas plus de pouvoirs, même si, effectivement, nous demandons au Conseil des ministres le pouvoir de conduire des inspections – sous le contrôle de l’autorité judiciaire – au domicile privé des chefs d’entreprises. »
 
« Nous sommes tous convaincus que la libéralisation, la création de marchés plus efficaces, la mise en ordre de la forêt des aides publiques, sont des politiques qui ont des coûts sociaux à court terme. Mais si nous n’avions pas eu le démantèlement des barrières douanières et le marché unique, la réponse de l’Europe en termes de compétitivité et de croissance aux défis globaux aurait été encore moins performante. La Commission plaide en faveur d’une politique de libéralisation, mais elle ne s’oppose pas à ce que les Etats prennent en compte les coûts que ce processus peut comporter en terme de conséquences sociales négatives. Il faut des protections sociales, mais qui interfèrent le moins possible avec un bon fonctionnement des marchés. »
 
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