29 octobre 2009
Taxons enfin les profits bancaires!
Cette fois, il y avait même quelques députés de droite un peu moins godillots que les autres pour voter une surtaxe de 10% sur les profits bancaires. Malheureusement, le gouvernement a dû penser que « c’était pas du jeu » et hop ! on revote pour supprimer la surtaxe trois jours plus tard. Ce serait drôle si le sujet n’était pas aussi dramatique.
Cela n’a échappé à personne : les banques vont mieux, les indices boursiers s’envolent, et les bonus fleurissent à nouveau. Après avoir été au bord du collapsus, le secteur bancaire renoue avec les profits insolents d’il y a quelques années. Aux Etats-Unis, JP Morgan Chase a annoncé des bénéfices en hausse de 36% au second trimestre, tandis que ceux de Goldman Sachs ont bondi de 90% ! Même la convalescente Citigroup, qui avait été renflouée à hauteur de 45 milliards de dollars par l'Etat fédéral américain affiche un bénéfice net de 4,27 milliards de dollars sur le deuxième trimestre. La France n’est pas épargnée. Il n’y a qu’à voir le redressement spectaculaire de la banque du génial Kerviel : en trois mois, la Société Générale est passée d’une perte de 278 millions d’euros au premier trimestre à un bénéfice de 309 millions. Et BNP Paribas, devenue première banque européenne après avoir avalé la belge Fortis annonce plus de 3,1 milliards d’euros de profit pour les seuls six premiers mois de l’année.
Cela serait certainement une bonne nouvelle si ces profits avaient un quelconque lien avec l’activité de l’économie réelle. Or, avec un chômage qui augmente (le secteur privé américain a encore détruit plus de 260 000 emplois en septembre), les entreprises n’investissent pas et les ménages étranglés par la dette sont légion. Dans un tel contexte, il est dérisoire d’espérer un redémarrage du crédit bancaire susceptible de relancer la production et la consommation. Mais si les banques prêtent moins, d’où viennent donc ces fabuleux profits ? La réponse est simple : de leurs activités spéculatives et de la hausse des marchés financiers. Retrouvant les bonnes vieilles méthodes de l’effet levier, les salles de marché profitent des faibles taux d’intérêt des banques centrales pour investir massivement dans des produits à hauts rendement dont la complexité et l’absence de transparence qui n’ont rien à envier aux fameux crédits subprimes.
Rendons-leur au moins ce mérite : les banques ont tiré une bonne leçon de la crise. Elles savent à présent qu’aucun gouvernement ne laissera l’une d’entre elles faire faillite. L’épisode « Lehmann Brother » a fait beaucoup plus de mal à ce pauvre Paulson (le secrétaire du trésor de G. W. Bush) qu’il n’en a fait aux banques. Elles y ont même gagné. Les plus fortes ont profité des faillites des petites pour se renforcer en rachetant à vil prix les actifs des « canards boiteux ». Le secteur bancaire en est sorti si concentré qu’une nouvelle faillite serait politiquement inenvisageable. Ainsi, fort de la garantie implicite des contribuables, le secteur bancaire peut spéculer sans risque.
En France, l’État aurait pu, comme à Londres ou à Washington, procéder aux nationalisations totales ou partielles des banques qu’il a aidées. Dans une logique d’optimisation des deniers publics, il aurait pu récupérer une partie de ces profits sous forme de dividendes ou revendre sa participation une fois la crise passée et dégager des plus-values. Dans une logique de régulation, il aurait pu participer au capital des banques, en nommant des administrateurs publics susceptibles de les contrôler. Au lieu de cela, le gouvernement a choisi d’acheter des actions dites « à dividendes prioritaire »… sans droit de vote. L’Etat a ainsi bénéficié d’un revenu « garanti » de 8% en moyenne, tout en permettant aux banques de racheter quand elles le voulaient ces actions au prix initial. Sauf qu’entre temps, grâce aux aides justement, leur valeur a été multipliée par deux. Le gouvernement, qui se vante d’économiser l’argent public a réussi le tour de force de ne rien réguler du tout, tout en laissant s’envoler plus de 12 milliards d’euros, rien que pour les seules BNP et Société Générale. « L’État de spécule pas », répond Christine Lagarde. Elle a raison : il vaut mieux laisser le soin aux banques de le faire.
Mais ce ratage politique n’est pas l’essentiel. L’essentiel c’est d’abord d’empêcher que tout recommence comme avant. Or, tout va forcément recommencer. Par son inaction, l’État continue de conforter un système rapace dont l’activité normale consiste à détourner massivement la richesse créée dans l’économie réelle vers les casinos des marchés financiers. En permettant aux banques de faire des profits qui ne correspondent en rien à leur contribution réelle à l’économie, on est en train de creuser le gouffre de la prochaine crise.
L’essentiel est donc d’arrêter une fois pour toute ce pillage organisé. Et pour cela, il faut limiter la course aux profits qui incite justement les banques à prendre toujours plus de risques sans en payer le prix. Il faut donc, comme le propose Frédéric Lordon, aller bien au-delà d’une surtaxe de 10% et plafonner les profits bancaires par l’impôt. Puisque les banques sont incapables de se réguler elles-mêmes, puisque le G20 n’a réussi à leur imposer qu’un encadrement cosmétique, exigeons donc que les profits bancaires cessent… ou retournent à l’économie réelle en permettant de financer les dépenses de santé, d’éducation, de recherche, en donnant à l’État les moyens d’investir.
11 août 2009
La crise et les socialistes vus par Lordon
En cette période estivale où il fait
bon s'allonger sur une chaise longue pour lire 2-3 livres utiles, voici
quelques extraits du chapitre introductif du dernier livre de Frédéric Lordon. Les responsables socialistes devraient commencer à se pencher sur ce genre de contenu...
"La
chose nommée par habitude, ou plutôt par charité, "opposition" cherche
en vain comment faire oublier le parfait à-propos historique qui l'a
conduite à célébrer par déclaration de principes interposée le "marché"
au moment où le capitalisme libéralisé partait en morceaux. [...] Le
cas des syndicats de "négociation" n'est hélàs guère plus brillant,
comme l'ateste l'inconstant mot d'ordre attaché aux manifestations du
29 janvier, qui ne
manque certes pas d'éléments intéressants mais n'offre aucune cohérence
d'ensemble, et par suite ne dessine aucun projet politique.
C'est
à ce moment précis que la catalyse explosive révèle tous ses périls,
car une colère sans objectif explicite et sans débouché anticipés est
une force errante dont nul ne sait ce qu'elle peut produire - et
celle-ci est gigantesque. Ici, pas de réforme à retirer, pas de
ministre à démissionner, même pas une politique d'ensemble à remplacer
- en tout cas au sens du "remplacement" socialiste. Et surtout: nulle
part sur l'échiquier politique un homme ou un parti "en position" ayant
perçu le rendez-vous de l'histoire. Seul le corps social, par la force
extraordinaire de son rejet, signifie clairement que le monde doit
changer, mais nul ne semble l'entendre et il lui manque la face
constructive de son exaspération.
Il n'y a pas trente-six
solutions pour sortir de cette redoutable impasse - en fait il n'y en a
qu'une: mettre en place de la plus explicite des manières une "nouvelle
donne" à l'agenda politique. [...] Mise en question de la
libéralisation financière, opérée en France par le socialisme de
gouvernement. Mise en question des formes de la concurrence, imposée
via la construction européenne et défendues aux cris de
"protectionnisme" et de "guerre", rendus synonymes puisque, selon une
logique qui avait déjà servi avec le traité constitutionnel, c'est leur
dernier argument: "le monde tel qu'il est" ou bien "la guerre"... Or ce
sont les deux contraintes, celle de la finance qui exige la rentabilité
actionnariale et celle de la concurrence qui veut la
compétitivité-prix, qui ont écrasé les salaires et fait exploser les
inégalités. De celles-ci la droite se moque ouvertement; la "gauche"
socialiste, elle, les déplore à chaudes larmes mais sans rien vouloir
changer aux causes qui les produisent.
[...] Il arrive
paradoxalement que plus de précision naisse d'un mot en moins. Ne plus
faire suivre "crise" de l'épithète "financière" qu'on lui accole
d'habitude est une manière précisément de signifier... que la crise
n'est pas simplement financière. [...] Car tous les efforts de
diversion et de restriction peinent maintenant à cacher que cette crise
n'a rien d'une "crise de finance autonome", qu'elle est nait
fondamentalement dans l'économie réelle, pour y retourner avec la force
d'un choc récessionniste appelé à faire date. Cette origine réelle,
c'est l'insuffisance des salaires.
[...] Evidemment, le Parti
socialiste en appelle à la relace des salaires, mais sans rien vouloir
de ses conditions de possibilité. [...] Il faudra bien qu'un jour les
faux culs de la justice sociale connectent ce qui doit l'être et, s'ils
veulent être pris au sérieux dans leur déploration des inégalités,
mettent au centre de leur projet la transformation des structures qui
les réengendrent continûment: d'une part la présence écrasante du
capital actionnarial et l'entière liberté de mouvement qui lui permet
d'asseoir som emprise sur les entreprises cotées, de l'autre la
concurrence parfaite avec la terre entière, autorisations de
délocalisation comprises - bref, l'Europe dans sa forme actuelle,
prolongée en OMC et AGCS.
Aucune de ces deux servitudes n'est
indépassable. A la première il est impossible d'opposer la contre-force
de la loi fiscale, et de plafonner la rémunération actionarial totale.
[...] La seconde appelle le renversement des interdits
"concurrentialistes" et la réouverture d'un débat sur la nature du
régime souhaitable des échanges internationaux, débat dont le degré de
verrouillage, eût-il été observé n'importe où ailleurs, aurait suscité
sans coup férir l'évocation à voix tremblante des infâmes dictatures
d'outre-Mur ("heureusement tombées"). On l'a compris, il s'agit là de
la question du "protectionnisme", question si mal construite, mot si
parfaitement inepte qu'on lui laissera des guillemets de commisération,
avant de l'oublier complètement (chapitre 6).
[...] A la vérité,
c'est bien là le programme minimal, en deçà duquel gouvernements et
aspirants risquent bientôt de ne pas comprendre ce qui leur arrive."
Frédéric Lordon, "La crise de trop, reconstruction d'un monde failli", Extraits du chapitre introductif, Fayard 2009
15 février 2009
Après la crise, construire un monde nouveau
ON NE RELANCE PAS UN SYSTÈME QUI MEURT
Depuis que la crise financière s'est transformée en crise économique, les gouvernements dégainent les milliards et convoquent des sommets pour apparaître comme de bons gestionnaires de crise. Persuadés d'avoir affaire à une « catastrophe naturelle » que personne n'avait anticipée, ils s'étonnent de constater que les scénarios les plus noirs se réalisent systématiquement à la place des hypothèses autrefois privilégiées « d'atterrissage en douceur », ou de récession brève. Dépourvus de vision, constamment en retard sur la gravité de la situation, ils tentent de conjurer leur baisse de popularité en multipliant des plans de relance qui visent tous à sauver un système qui prend l'eau de toute part.
Plus la crise se prolonge, plus ces efforts apparaissent dérisoires. Alors que les banques centrales inondent le secteur bancaire en argent frais et quasi gratuit, le système financier est toujours tétanisé. L'inflation et les déficits publics, dénoncés autrefois par les gouvernements et les banquiers centraux, sont aujourd'hui considérés par les mêmes comme une solution raisonnable pour sortir de la paralysie. Ironie de la situation : obsédé par le rétablissement de l'ordre initial, ils sont en train d'abattre un à un les dogmes libéraux sur lesquels ce système reposait.
LA CRISE N'EST PAS UN ACCIDENT
Souvenons-nous. Pendant des années la régulation de l'économie a été laissée aux forces du marché et de la concurrence « libre et non faussée ». On nous disait que la bureaucratie et les décisions gouvernementales étaient illégitimes, que l'interventionnisme était inefficace et dangereux, que les États devaient accepter leur impuissance.
Au nom de l'Europe et de son marché, les services publics ont été offerts à la concurrence et privatisés. Au nom du libre-échange et de la division internationale du travail, la France a perdu 600 000 emplois industriels depuis 2001. Au nom de la flexibilité du travail et de la compétitivité des entreprises, on a privé le monde du travail de ses conquêtes sociales. Au nom des baisses d'impôts pour les plus riches, on a dégraissé l'État et organisé la pénurie dans les hôpitaux, l'éducation et la recherche.
LIBÉRER L'ÉCONOMIE DU JOUG DE LA FINANCE
S'il y a un secteur où la logique libérale a été poussée à son paroxysme, c'est bien la finance. En quelques décennies, elle est devenue l'industrie la plus mondialisée et la plus concurrentielle. Grâce à sa force de frappe, les fonds privés ont pu imposer leurs règles aux entreprises de tous secteurs, rachetant des sociétés à l'actionnariat orphelin et transformant leurs dirigeants en mercenaires au service de leurs seuls intérêts. La logique industrielle, fondée sur l'investissement et la production a rapidement été abandonnée au profit d'une logique de maximisation d'actifs diversifiés et interchangeables.
Mais la finance n'a pas tenu ses promesses. Depuis les années 2000, les marchés financiers prélèvent davantage sur l'économie productive qu'ils ne lui apportent de capitaux. Les rachats d'actions et les dividendes versés aux actionnaires ont largement dépassé le volume des investissements qu'ils ont permis. Et lorsque la finance investit, c'est souvent en pure perte. Loin de parvenir à l'optimalité des investissements et à une bonne gestion des risques, la finance mondialisée n'a cessé de se compromettre dans de fausses promesses spéculatives et a fait reposer sur la collectivité publique et les contribuables l'assurance du risque systémique.
Résultat de la financiarisation de l'économie : jamais les profits des entreprises et le nombre de travailleurs pauvres n'ont été aussi élevés. En 2007, les entreprises du CAC 40 ont fait 100 milliards d'euros de profit. En 2008, malgré la crise, ce montant s'est élevé à 85 milliards, dont 54,2 milliards qui ont été distribués aux actionnaires. Grâce aux aides gouvernementales, à la disparition de la taxe professionnelle et aux plans de licenciement qu'ils engagent, les grands groupes espèrent préserver leurs bénéfices en faisant porter aux salariés et aux contribuables les principaux coûts de la crise.
NE PAS SE LAISSER ABUSER PAR LES FAUSSES RÉPONSES
Nous sommes à la fin d'un cycle, dans une crise massive de surproduction. Continuer à faire payer les ménages et les salariés ne fera que précipiter l'économie mondiale dans la dépression. Même si une partie de la droite continue de croire que le marché va sortir l'économie de la récession en « purgeant ses excès », les économistes les plus lucides admettent qu'il faut repenser profondément l'ensemble du système, tel Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, qui admet que « le système du marché n'a pas fonctionné », ou Paul Krugman, autre prix Nobel, qui n'hésite pas à comparer l'escroquerie de Madoff avec le fonctionnement habituel de la finance américaine.
Parce que l'idéologie de la droite est en train de s'effondrer, la gauche a une occasion unique de montrer qu'elle peut apporter de vraies réponses à la crise. En renonçant au dogme du marché, elle peut réhabiliter l'interventionnisme démocratique et rendre à la collectivité un droit de regard sur les affaires économiques. Mais la gauche doit aller plus loin. Elle doit proposer un autre système et combattre les conservateurs qui cherchent à revenir à l'ancien. En affaiblissant le poids de la puissance publique, en mettant en concurrence, par le libre-échange généralisé, les travailleurs du monde entier, le monde ancien a fait exploser les inégalités et a gaspillé les ressources naturelles de la planète. Il n'était soutenable ni socialement, ni écologiquement. Il est donc plus que temps de tourner la page.
CONSTRUIRE UN MONDE NOUVEAU
Aux opérations de relance qui prétendent restaurer un système injuste et inefficace, il faut répondre par un vrai changement qui soit au service du plus grand nombre.
Au marché sans entrave qui privilégie les forts et crée une concurrence de tous contre tous, il faut répondre par la démocratie, seule manière de définir des règles qui permettent de mieux produire ensemble et de mieux partager les richesses.
Au régime féodal qui s'est imposé dans les entreprises il faut répondre par un nouveau partage du pouvoir économique qui ne soit plus au service des seuls actionnaires.
Au libre-échange généralisé qui pousse tous les pays à adopter des stratégies de dumping social et environnemental, il faut répondre par des règles commerciales équitables fondées sur la coopération, dans le cadre d'instances internationales légitimes.
16 décembre 2008
Crises financières, braquages d’Etats

Comment la succession des crises
financières est-elle possible ? Quand s'arrêteront-elles ? Le principal intérêt de l’analyse de
Frédéric Lordon c’est de ne pas se réfugier dans la condamnation morale, dans les
clichés pratiques du « patron-voyou » ou du
« banquier-voleur ». Car le responsable, c’est le système lui-même,
et en premier lieu l’idéologie qui l’a construit et que les politiques de tous
bords, les économistes laquais et les journalistes idolâtres se sont empressés
de servir. Inutile de chercher très loin les raisons de ces offres de service.
De tous les secteurs d’activité la finance est, de loin, le plus profitable. Où
ailleurs trouve-t-on des taux de profits de 20 à 50% par an ?
Résumons l’argument : la dérèglementation a permis d’intensifier la concurrence et de libérer l’innovation. Or, ces deux moteurs surpuissants se sont avérés aussi dévastateurs que stériles. La concurrence a produit, comme elle le fait toujours, un effet de mimétisme aveugle, qui a poussé tout le monde à se ruer sur les mêmes occasions de profits, nourrissant des bulles toujours plus grandes. En finance, qui dit profit dit risque. En la matière, l’outil roi de la maximisation du couple profit/risque a toujours été le même : le levier. Le levier c’est la multiplication de la force spéculative par l’emprunt. Exemple : vous disposez de 10 000 euros. Vous pouvez soit investir directement et espérer 10% de gains, soit utiliser cette somme comme caution pour un emprunt 10 fois plus important dont les 10% rapporteront... 10 000 euros. Magie du levier ! Avec 10 000 euros de capitaux propres, il est possible de faire un profit de 100 % ! Mais le levier fonctionne dans les deux sens et si les 10% sont des pertes, c’est l’ensemble de vos capitaux propres qui se retrouvent asséché. L’effet levier peut ainsi produire des faillites sur de faibles écarts de marché et à vitesse grand V.
C’est ici qu’intervient le second moteur des crises, l’innovation. Dans les périodes d’euphorie, les spéculateurs ont bien conscience de s’exposer à des risques plus importants. Pour s’en prémunir, ils s’engouffrent alors dans les solutions proposés par l’ingénierie financière de leurs cadres surpayés. L’une d’elle s’appelle la titrisation. La titrisation consiste à adosser un investissement risqué à un titre négociable qu’on peut vendre à tout moment. Ainsi, les engagements apparaissent « liquides ». J’investis dans les subprimes certes, mais je sais, grâce à la titrisation, que je peux me dégager n’importe quand de ce marché pourri si les choses tournent mal. L’autre mécanisme, c’est simplement l’assurance. Il s’agit de se garantir en prenant une police d’assurance auprès d’un autre investisseur, lequel s’engage à rembourser les pertes contre une prime annuelle.
Or, ces deux « solutions » s’avèrent aussi illusoires l’une que l’autre. Elles agissent comme un parapluie sans toile, tout à fait efficace lorsqu’il fait beau, mais totalement inutile dès qu’il pleut. Ainsi, la titrisation représente une fausse promesse de liquidité. Un détenteur de titres ne peut s’en séparer que s’il trouve un acheteur pour endosser le risque à sa place. De fait, lorsque la crise est apparue, le marché des subprimes a tout simplement disparu. Plus personne n’était acheteur. Ceux qui comptaient sur la titrisation pour se défausser sur un autre gogo se sont retrouvé eux-mêmes gogo. Et que dire de la police d’assurance souscrite à grands frais ? Si elle fonctionne très bien lorsque le nombre des faillites reste à un niveau raisonnable, elle s’avère complètement dépassée dès que celui-ci augmente. Ce sont alors les assureurs qui font faillite, devenant rapidement incapables d’assurer quoi que ce soit !
Plus fondamentalement, l’analyse des crises et de leur déroulé montre que la question centrale est avant tout politique. Tout le système fonctionne comme si la véritable garantie des spéculateurs n’était ni leur soi-disante auto-régulation, ni leurs formidables innovations de défausse, mais bien les pouvoirs publics. Lorsqu’apparaît la crise, ceux-ci n’ont d’autre choix que de secourir le système à grands frais. En d’autres termes, la stratégie qui consiste à faire porter par le système dans son ensemble les risques que les acteurs eux-mêmes ne veulent plus assumer comme la contrepartie de leurs formidables profits apparaît comme l’aboutissement logique d’un système ultra-performant de maximisation concurrentielle. Face à cela, il n’existe qu’une seule réponse viable : restreindre drastiquement les profits du secteur afin de limiter les risques qui sont pris… par les contribuables.
Frédéric Lordon, Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, Raison d’Agir, 10€.
20 octobre 2008
Pour sortir de la crise
La crise actuelle est la superposition de trois crises. Il faut d’abord répondre à l’urgence qui est la crise de liquidités. En panne de confiance, les banques ne se prêtent plus entre elles et ne prêtent plus aux entreprises et aux ménages. Pour préserver le crédit, qui est essentiel au bon fonctionnement de l’économie, l’Etat doit donc intervenir et constituer un pôle public bancaire. Les nationalisations et les prises de participation doivent être définitives et assureront à l’Etat les moyens de contrôler le bon travail des banques.
Il faut en second lieu résoudre la crise financière. Plutôt que de racheter les créances douteuses du secteur financier, les pouvoirs publics doivent soutenir les ménages en situation de faillite en leur donnant les moyens financiers de faire face à leurs obligations. Toute aide au secteur financier doit donner lieu à des contreparties qui peuvent passer par la nationalisation confiscatoire des entreprises qui ont échouées. Il ne s’agit pas simplement de punir les dirigeants. Il faut aussi punir les actionnaires qui ont élu ces dirigeants.
Troisièmement, cette crise est le produit de la faillite d’un modèle économique fondé sur l’idéologie libérale. Il faut donc revoir en profondeur les règles qui régissent la finance et le commerce. Afin de limiter la spéculation stérile, il faut taxer les mouvements de capitaux. Inutile d’attendre un consensus général. C’est parfaitement possible de le faire à l’échelle de l’Europe. Il faut également interdire les transactions qui vont ou qui viennent de pays ou territoires à la législation laxiste (paradis fiscaux). Enfin, il faut garder à l’esprit que cette crise est une conséquence de la pauvreté et de la stagnation des salaires. Les gouvernements doivent donc préserver les travailleurs de la concurrence des pays à bas coût en imposant des taxes à toute importation qui viennent d’un pays qui pratique le dumping social ou environnemental.
17 octobre 2008
Aux origines de la crise: la faillite de Bretton Woods
A l'heure où l'on parle d'un « nouveau Bretton Woods », il convient de rappeler que les accords de Bretton Woods n’ont pas suffit à transformer durablement le capitalisme. Il faut en tirer la leçon et proposer une réforme beaucoup plus ambitieuse, fondée sur l’encadrement strict des pratiques commerciales.

Nous sommes en juillet 1944, dans la petite ville paisible de Bretton Woods. C’est dans ce décor somptueux des montagnes blanches du New Hampshire que les représentants de 45 pays alliés se réunissent. Leur objectif : établir un système monétaire international qui permettra le retour de la paix et du développement économique. Mais cette conférence n’est en réalité qu’une habile mise en scène, car cela fait des années que les délégations anglaises et américaines en négocient les détails entre elles. Quelques jours auparavant, White et Keynes, qui dirigent respectivement les délégations américaine et britannique, se sont même rencontrés dans un hôtel d’Atlantic City afin d’aplanir leurs derniers différents.
L’enjeu est considérable. La crise de 1929, et les guerres commerciales qui l’ont suivi avaient profondément déstabilisé l’économie mondiale. Aussi, pour éviter le dumping monétaire et sécuriser les transactions, il fut décidé d’établir un système de parité fixe entre les monnaies. La logique en était fort simple : chaque monnaie devait être convertible en un montant fixe de dollars, tandis que le dollar était convertible en or. La pérennité de ce système reposait sur la capacité des pays à maintenir la valeur de leur monnaie, ce qui impliquait de garder suffisamment de dollars (ou d’autres monnaies convertibles) en réserve, par rapport à la quantité de monnaie créée. La convertibilité du dollar reposait quant à elle sur les formidables réserves en or des Etats-Unis, détenteurs à l'époque de 80% de l’or mondial.
UN ACCORD PAS SI CLAIR
Si les délégations anglaises et américaines parvinrent à se mettre d’accord sur les grandes lignes de ce plan, ils s’opposèrent néanmoins sur son application et sur sa logique. Keynes avait parfaitement conscience des limites des accords de Bretton Woods, a tel point qu’il hésita à en recommander le rejet. Retenons deux idées de Keynes particulièrement innovantes pour l’époque et rejetées par les américains. La création d’une monnaie internationale, le bancor, qui se serait appuyée sur une banque centrale mondiale (et que le couple FMI / dollar a remplacé) ; la création d’une organisation chargée de réguler les échanges commerciaux et qui interdirait les pratiques de dumping. Keynes considérait en effet les déséquilibres commerciaux comme profondément destructeurs pour la stabilité du système. Il militait pour qu’en cas de déséquilibre commercial entre partenaires, les deux parties soient contraintes de changer de politique. Au contraire, dans la vision de Bretton Woods défendue par les américains, seul le pays en déficit était tenu de régulariser sa situation. Il devait emprunter auprès du FMI pour reconstituer ses réserves de change, et accepter en échange un plan d’ajustement structurel ou une dévaluation.
Absentes de la déclaration finale des accords de Bretton Woods, les idées de Keynes sur le commerce ne furent pas immédiatement abandonnées. En 1948, la Charte de la Havane prévoyait la création d’une Organisation internationale du commerce (OIC). Dans son concept, l’OIC était une institution des Nations unies qui cherchait le développement économique et social avant le développement du commerce. Elle avait pour mission de préserver des normes de travail équitables chez ses signataires, en collaboration avec l’Organisation internationale du travail. Enfin, et cela était sans doute le plus important, elle promouvait l’équilibre structurel des balances commerciales. Rejetée par le Congrès américain, elle ne fut jamais appliquée. Dès lors, ce fut l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), signé un an plus tôt par un groupe restreint de pays, qui s’appliqua. Or, les deux systèmes n’étaient pas équivalents. Le GATT n’était qu’un accord technique visant à limiter les droits de douanes des principales puissances industrielles. Avec le Plan Marshal, qui rendait solvables les économies européennes, les Etats-Unis avaient en effet tout à gagner à la libéralisation du commerce. C’est donc l’accord du GATT qui régula les échanges mondiaux pendant presque cinquante ans, jusqu’à la création de l’Organisation mondiale du commerce en 1995, qui poursuit cependant la logique libre-échangiste du GATT.
LA FAILLITE DE BRETTON WOODS
Mais l’absence d’encadrement sérieux des pratiques commerciales précipita la chute du système de Breton Woods. Pour qu’elle fonctionne durablement, la logique de la parité fixe nécessitait une répartition équilibrée des réserves en dollars, chose qui n’était possible que si les balances commerciales étaient structurellement équilibrées. Mais à la différence de l’OIC, le GATT ne permettait pas un tel équilibre. Les pays en déficits étaient toujours en manque de dollars, et donc empruntaient au FMI, tandis que les pays exportateurs, comme l’Allemagne, avaient tendance à en accumuler. Entre les prêts du FMI, qui permettaient de créer des dollars là où il en manquait, et les réserves croissantes des économies exportatrices, le système était globalement inflationniste en dollars.
Pour les pays exportateurs qui disposaient d’importantes réserves, la tentation était forte de demander leur conversion en or. Dès la fin des années 60, le niveau d’accumulation de ces pays était tel qu’il condamnait le maintien de la convertibilité du dollar. Le choc viendra de la détérioration brutale de la balance commerciale américaine, au début des années 70, qui entraîna une exportation massive de la monnaie américaine et mit fin à sa convertibilité. Ce fut le retour à un système de change flottant… et la fin de Bretton Woods.
Libérés de la contrainte liée à l’obligation de convertibilité, l’économie américaine put profiter pleinement de la force institutionnelle de sa monnaie. Pendant trente ans, les Etats-Unis s’appuyèrent sur leur puissance financière pour compenser leur déficit commercial croissant par un endettement tout autant croissant. Ils trouvèrent ainsi un moyen commode de financer investissements et consommation. C’est ce système, fondé sur l’endettement massif, qui trouve aujourd’hui ses limites. La crise actuelle est la conséquence de la faillite de Bretton Woods, qui elle-même est une conséquence de l’absence de régulation sérieuse du commerce mondial. Espérons que cette leçon aura été retenue. Il sera toujours possible, lors d’un éventuel « nouveau Bretton Woods » de reprendre la charte de la Havane et de transformer l’OMC en OIC.
14 octobre 2007
Petite histoire d’une crise boursière
Il était une fois un ménage américain qui rêvait de devenir propriétaire… Et plein de gentils investisseurs qui étaient prêts à l’aider.
La série de déclarations publiques rassurantes qui a accompagné la crise financière de cet été ne doit pas faire illusion. Lorsqu’une crise perturbe les investisseurs au point de mettre leurs profits en péril, il est assez rare d’entendre des responsables politiques ou économiques crier à la population : « on va tous être ruiné ! planquez-vous les mecs ! ». Ne serait-ce que parce que si certaines personnes veulent vendre, il faut bien que d’autres acceptent d’acheter. Par exemple, si les dirigeants d’EADS ont pu se débarrasser de leurs actions au bon moment, c’est bien parce que d’autres ont été d’accord pour acheter leurs actions au mauvais moment. Sans un minimum de confiance dans le système, personne n’achète, le marché n’existe plus, et la valeur des titres tombe immédiatement à zéro.
Prenons un autre exemple : celui des crédits « subprime » qui ont déclenché la crise. Un prêt subprime est un prêt immobilier que certaines compagnies de crédit ont proposé aux ménages américains les plus fragiles. Aux Etat-Unis, le tiers du patrimoine total est possédé par 1% des ménages, alors que la moitié la plus pauvre n’en possède que de 2,8%. Or, dans le même temps, les statistiques montrent que 66% de la population est propriétaire de son logement. Comment cela est-il possible ? Tout simplement parce qu’une partie non négligeable des propriétaires américains (20% environ) ont un patrimoine net proche de zéro. Concrètement, ils sont propriétaires de leur maison… mais aussi d’une belle montagne de dettes, dont le montant total équivaut grosso-modo à la valeur de leurs actifs immobiliers.
C’est pour parvenir à ce petit miracle de 20% de propriétaires sans patrimoine que le système financier américain a inventé les prêts « subprime ». Aux Etats-Unis, la souplesse de la législation permet aux compagnies de crédits d’individualiser les taux d’intérêt au niveau qui leur plaît. Concrètement, plus les emprunteurs sont pauvres, plus il est risqué de leur prêter. Pour compenser ce risque, les préteurs ont donc la possibilité de proposer des taux d’intérêt très importants aux ménages les plus pauvres. Il n’est pas rare de voir ainsi des ménages (le plus souvent des minorités ethniques ou des immigrés) emprunter à des taux de 10 à 15 % par an. De tels taux, apparaissent très vite insoutenables pour ces ménages modestes. Parfois, par le simple jeu des refinancements à répétition, la dette totale de ces ménages augmente, au lieu de diminuer.
A partir de la fin des années 90, les compagnies de crédit américaines se sont lancées massivement dans le prêt subprime. La raison en est simple, le risque encouru était considéré comme très faible. Certes, le risque de défaut des ménages était important (comment en serait-il autrement avec de tels taux !) mais les compagnies avaient l’assurance qu’en cas de défaut, elles pourraient récupérer la maison mise en gage lors de l’emprunt. Or, de 1998 à 2007, les prix de l’immobilier américain ont pratiquement doublé, ce qui signifie que les compagnies de crédit américaines étaient assurées de récupérer un bien dont la valeur était généralement supérieur au montant du prêt octroyé initialement. Parfois même, l’opération de crédit n’avait pour but que la mise en faillite des ménages. La revente du logement permettait alors de multiplier les bénéfices déjà très importants réalisés sur les intérêts reçus.
Hélas, la machine à faire de l’argent sur des ménages pauvres s’est grippée dès la fin de l’année 2006, lorsque l’économie américaine a commencé à donner des signes de faiblesse et que la hausse des prix de l’immobilier a commencé à ralentir. Il faut dire que les prix avaient atteint un niveau plafond par rapport au pouvoir d’achat des salariés américains. Parallèlement, l’augmentation du chômage et la multiplication des faillites individuelles ont entraîné une augmentation record des saisies immobilières. Des logements se sont massivement retrouvés sur le marché… alors que les acheteurs commençaient à manquer. Les compagnies de crédit se sont rendues compte que la multiplication des faillites allait les laisser avec un parc immobilier gigantesque sur les bras qu’il ne serait pas simple à vendre. De leur côté, les banques et les sociétés d’investissement internationales qui avait prêté à ces sociétés de crédits se sont aperçues qu’elles risquaient de ne jamais revoir leur argent si ces sociétés faisaient faillites. Enfin, les ménages européens et asiatiques qui avaient mis leurs économies dans des fonds de placement « dynamiques » ont compris que les gestionnaires avaient massivement investi dans ce subprime, qui paraissaient si rentable !
C’est ainsi qu’une crise apparaît. Un jour, on se met à douter de la capacité des ménages américains à acheter des maisons toujours plus chères et à faire face à leurs emprunts. Alors chacun cherche à retirer ses billes. Le plus vite possible. En espérant que les pertes seront plutôt chez le voisin. Moralité ? Il n’y en a pas. Les riches seront sauvés. Les banques centrales ont prêté plusieurs centaines de milliards de dollars, cet été, pour éviter les faillites bancaires. Au risque de faire repartir l’inflation ! C’est dire comme Trichet a eu peur. Et dire que tout ça c’est encore la faute des pauvres qui empruntent sans compter !
A propos, on l'a échappé belle!
Sarkozy aimait beaucoup les subprimes
envoyé par sarkophage
14 juillet 2007
Vers la crise du capitalisme américain ?
L’économie Américaine est-elle
sur le point de s’effondrer ? A la lecture du titre de l’ouvrage de Paul
Jorion, on pourrait croire que le rêve secret de tous les gauchistes est sur le
point de se réaliser. Les 250 pages qui suivent modèrent largement le propos.
Point de prévision catastrophiste, pas d’extrapolation douteuse ni de propos
ésotérique, le bouquin s’attache surtout à l’analyse de certains faits et
préfère étudier l’histoire récente de l’économie américaine plutôt que de
spéculer sur son avenir.
Première conséquence : une
partie croissante des ménages américains sont de fait exclus du phénomène
d’enrichissement dont ont bénéficié leurs parents. Ne pouvant devenir
propriétaires, ils sont incapables d’emprunter et de consommer. Deuxième
conséquence, les achats de logements sont moins nombreux. La bulle spéculative dans
l’immobilier s’assèche par le bas. Les logements que les familles modestes
achetaient ne trouvent plus d’acquéreur, ce qui empêche les familles de
catégorie légèrement supérieur de faire une plus-value sur la vente de leur
premier logement. La demande et le prix des logements de catégorie supérieure
diminuent à leur tour. Troisième conséquence, la baisse des prix de
l’immobilier met en péril le budget des ménages qui avaient emprunté en spéculant
sur la croissance de leur patrimoine. Beaucoup de familles américaines n’ont
que leur logement comme actif. Si sa valeur chute, ils se trouvent
virtuellement en faillite. Enfin, dernière conséquence, les organismes
financiers (souvent soutenus par les pouvoirs publics) qui ont encouragés des
millions de ménages modestes à emprunter se retrouvent avec des montagnes de
dettes dont la contrepartie est un parc immobilier dévalué. Les faillites
individuelles des ménages dégénèrent alors en crise systémique qui atteint
rapidement Wall Street et les marchés financiers.
Si ce scénario de crise ne signifie pas nécessairement la fin de l’économie américaine, il pourrait néanmoins mettre à mal la version américaine du capitalisme, dont la financiarisation à l’excès et le profond inégalitarisme apparaissent comme des causes majeures de fragilité
Références:
- Paul Jorion, Vers la crise du capitalisme américain ?, La Découverte, 2007
- Dominique Plihon, Le nouveau capitalisme, La découverte, 2004