Vue de gauche

Qu'est-ce que la gauche aujourd'hui ?

15 février 2009

Après la crise, construire un monde nouveau

ON NE RELANCE PAS UN SYSTÈME QUI MEURT

Depuis que la crise financière s'est transformée en crise économique, les gouvernements dégainent les milliards et convoquent des sommets pour apparaître comme de bons gestionnaires de crise. Persuadés d'avoir affaire à une « catastrophe naturelle » que personne n'avait anticipée, ils s'étonnent de constater que les scénarios les plus noirs se réalisent systématiquement à la place des hypothèses autrefois privilégiées « d'atterrissage en douceur », ou de récession brève. Dépourvus de vision, constamment en retard sur la gravité de la situation, ils tentent de conjurer leur baisse de popularité en multipliant des plans de relance qui visent tous à sauver un système qui prend l'eau de toute part.

Plus la crise se prolonge, plus ces efforts apparaissent dérisoires. Alors que les banques centrales inondent le secteur bancaire en argent frais et quasi gratuit, le système financier est toujours tétanisé. L'inflation et les déficits publics, dénoncés autrefois par les gouvernements et les banquiers centraux, sont aujourd'hui considérés par les mêmes comme une solution raisonnable pour sortir de la paralysie. Ironie de la situation : obsédé par le rétablissement de l'ordre initial, ils sont en train d'abattre un à un les dogmes libéraux sur lesquels ce système reposait.

LA CRISE N'EST PAS UN ACCIDENT


Souvenons-nous. Pendant des années la régulation de l'économie a été laissée aux forces du marché et de la concurrence « libre et non faussée ». On nous disait que la bureaucratie et les décisions gouvernementales étaient illégitimes, que l'interventionnisme était inefficace et dangereux, que les États devaient accepter leur impuissance.

Au nom de l'Europe et de son marché, les services publics ont été offerts à la concurrence et privatisés. Au nom du libre-échange et de la division internationale du travail, la France a perdu 600 000 emplois industriels depuis 2001. Au nom de la flexibilité du travail et de la compétitivité des entreprises, on a privé le monde du travail de ses conquêtes sociales. Au nom des baisses d'impôts pour les plus riches, on a dégraissé l'État et organisé la pénurie dans les hôpitaux, l'éducation et la recherche.

LIBÉRER L'ÉCONOMIE DU JOUG DE LA FINANCE

S'il y a un secteur où la logique libérale a été poussée à son paroxysme, c'est bien la finance. En quelques décennies, elle est devenue l'industrie la plus mondialisée et la plus concurrentielle. Grâce à sa force de frappe, les fonds privés ont pu imposer leurs règles aux entreprises de tous secteurs, rachetant des sociétés à l'actionnariat orphelin et transformant leurs dirigeants en mercenaires au service de leurs seuls intérêts. La logique industrielle, fondée sur l'investissement et la production a rapidement été abandonnée au profit d'une logique de maximisation d'actifs diversifiés et interchangeables.

Mais la finance n'a pas tenu ses promesses. Depuis les années 2000, les marchés financiers prélèvent davantage sur l'économie productive qu'ils ne lui apportent de capitaux. Les rachats d'actions et les dividendes versés aux actionnaires ont largement dépassé le volume des investissements qu'ils ont permis. Et lorsque la finance investit, c'est souvent en pure perte. Loin de parvenir à l'optimalité des investissements et à une bonne gestion des risques, la finance mondialisée n'a cessé de se compromettre dans de fausses promesses spéculatives et a fait reposer sur la collectivité publique et les contribuables l'assurance du risque systémique.

Résultat de la financiarisation de l'économie : jamais les profits des entreprises et le nombre de travailleurs pauvres n'ont été aussi élevés. En 2007, les entreprises du CAC 40 ont fait 100 milliards d'euros de profit. En 2008, malgré la crise, ce montant s'est élevé à 85 milliards, dont 54,2 milliards qui ont été distribués aux actionnaires. Grâce aux aides gouvernementales, à la disparition de la taxe professionnelle et aux plans de licenciement qu'ils engagent, les grands groupes espèrent préserver leurs bénéfices en faisant porter aux salariés et aux contribuables les principaux coûts de la crise.

NE PAS SE LAISSER ABUSER PAR LES FAUSSES RÉPONSES

Nous sommes à la fin d'un cycle, dans une crise massive de surproduction. Continuer à faire payer les ménages et les salariés ne fera que précipiter l'économie mondiale dans la dépression. Même si une partie de la droite continue de croire que le marché va sortir l'économie de la récession en « purgeant ses excès », les économistes les plus lucides admettent qu'il faut repenser profondément l'ensemble du système, tel Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, qui admet que « le système du marché n'a pas fonctionné », ou Paul Krugman, autre prix Nobel, qui n'hésite pas à comparer l'escroquerie de Madoff avec le fonctionnement habituel de la finance américaine.

Parce que l'idéologie de la droite est en train de s'effondrer, la gauche a une occasion unique de montrer qu'elle peut apporter de vraies réponses à la crise. En renonçant au dogme du marché, elle peut réhabiliter l'interventionnisme démocratique et rendre à la collectivité un droit de regard sur les affaires économiques. Mais la gauche doit aller plus loin. Elle doit proposer un autre système et combattre les conservateurs qui cherchent à revenir à l'ancien. En affaiblissant le poids de la puissance publique, en mettant en concurrence, par le libre-échange généralisé, les travailleurs du monde entier, le monde ancien a fait exploser les inégalités et a gaspillé les ressources naturelles de la planète. Il n'était soutenable ni socialement, ni écologiquement. Il est donc plus que temps de tourner la page.

CONSTRUIRE UN MONDE NOUVEAU

Aux opérations de relance qui prétendent restaurer un système injuste et inefficace, il faut répondre par un vrai changement qui soit au service du plus grand nombre.

Au marché sans entrave qui privilégie les forts et crée une concurrence de tous contre tous, il faut répondre par la démocratie, seule manière de définir des règles qui permettent de mieux produire ensemble et de mieux partager les richesses.

Au régime féodal qui s'est imposé dans les entreprises il faut répondre par un nouveau partage du pouvoir économique qui ne soit plus au service des seuls actionnaires.

Au libre-échange généralisé qui pousse tous les pays à adopter des stratégies de dumping social et environnemental, il faut répondre par des règles commerciales équitables fondées sur la coopération, dans le cadre d'instances internationales légitimes.



09 février 2009

Vive la concurrence!

Enfin ! Après des années de bataille acharnée, un 4ème opérateur va faire son entrée sur le marché du téléphone mobile. Free, inventeur de la Freebox et spécialiste de l'internet lowcost est attendu pour terrasser l'abominable oligopole que les gouvernements ont laissé prospérer. Car on le sait depuis leur condamnation à 534 millions d'euros d'amende en 2005 : la concurrence, ça commence à quatre. En dessous, le marché n'est pas assez fluide, les entreprises s'entendent sur les prix, faussent les parts de marché et le consommateur est floué. Mais rassurez-vous, grâce au 4ème opérateur, non seulement les prix vont baisser de 7%, nous explique Luc Chatel, ministre de la consommation, mais le marché va croître également de 7% ! Magie de la loi du marché : plus les consommateurs paient moins cher, plus ils dépensent plus. Il faut bien que le gâteau s'accroisse si l'on veut financer un quatrième réseau d'antennes-relais et payer les dividendes d'un quatrième lot d'actionnaires.

Déjà en 2007 c'était la même histoire. Avant on avait le 12, un monopole coûteux et inefficace, comme chacun sait, avec son prix unique, qui trouvait bêtement un numéro de téléphone à celui qui avait égaré son agenda. Maintenant on a les 118. Plein de services géniaux, chantés par des gentils moustachus en pyjama rouge. Et plein de prix aussi. Tous différents. Magie de la loi du marché : on est enfin libre de payer n’importe quel prix pour n’importe quoi.

L'histoire a commencé pendant les années 80, lorsqu’il fallait « faire l'Europe ». Comme l'Europe c'est l'économie, que l'économie c'est le marché et que le marché, c'est la concurrence, il fallait donc « libéraliser », c’est-à-dire laisser les énergies capitalistes abattre les monopoles d'État et développer des offres nouvelles. Car la concurrence, bien sûr, c'est la bataille des idées, c'est l'innovation, c'est la compétition des services ! Dans l'ancien système, il y avait des usagers. C'était triste comme la Pologne communiste. Maintenant, avec la concurrence, il y a des clients, qui grâce à leur choix éclairé par la publicité et le marketing, créent des empires et abattent les canards boiteux. Malheur à l'entreprise qui manque de respect à ses clients ! Si elle leur déplaît, ils « feront jouer la concurrence », baisseront le pouce et l’enverront aux oubliettes.

Parfois les clients sont tellement exigeants qu'ils poussent les producteurs à réduire leurs coûts, ce qui veut dire, le plus souvent, licencier et délocaliser. Mais, curieusement, jamais l'exigence des clients ne parvient à faire baisser les profits. Au contraire, plus on laisse la concurrence faire son œuvre, plus les profits grimpent. C'est que les entreprises sont également soumises à la loi des marchés financiers. Et dans ces marchés-là, les rois du monde, ce sont les investisseurs. Les banques choisissent à qui elles prêtent, les actionnaires jouent la concurrence et n'accordent leurs capitaux qu'aux sociétés qui savent maximiser les dividendes. Non seulement ils financent, mais en plus ils décident qui sera au conseil d'administration et à combien se monteront les bonus et les golden parachutes. C'est qu'il faut bien rémunérer les patrons. Tous les conseils d'administration de toutes les sociétés ne sont-ils pas en concurrence pour les meilleurs patrons, ceux qui sont les plus influents ? Car un bon patron, c'est un patron qui a des amis dans les ministères, dans l'autorité de régulation et aussi chez les autres patrons, surtout les patrons des… entreprises « concurrentes » ! Dans ces conseils d’administration où ils siègent tous et se connaissent tous, ils peuvent donc boire le verre de l’amitié en discutant marché, innovation, concurrence, profit, bonus, stock-options.

Mais trêve de médisance. Parfois la concurrence, ça fonctionne vraiment ! Prenez la télévision. Aucune entente entre les chaînes. La compétition est féroce pour les parts d'audience et les recettes publicitaires. Du coup, les émissions les plus vulgaires sont systématiquement privilégiées. Car les cerveaux disponibles sont des cerveaux reposés. Psychologues et études de marché sont formels : un exposé sur la physique quantique n'a aucune chance d'attirer en masse la ménagère de moins de 50 ans. Seules quelques émissions formatées, une coupe du monde de foot ou la vingtième diffusion de la Grande vadrouille sont assurés de faire de l'audience. Conséquence : toutes les chaînes se ruent sur les mêmes programmes et les mêmes matches de foot. Au lieu d'accroître la diversité et le choix des « clients », les forces concurrentielles poussent les diffuseurs à resservir sans cesse les mêmes plats froids. Partout la concurrence fait vendre les mêmes marchandises, suivre les mêmes stratégies, investir dans les mêmes marchés. A l'époque glorieuse de la bulle Internet les investisseurs en concurrence n'ont-ils pas tous spéculé sur la « nouvelle économie » ? Et les banques n'ont-elles pas toutes acheté des produits titrisés à base de subprime ?

Et le consommateur dans tout ça ? Comment choisir face à l'uniformité ? La mise en concurrence pousse logiquement les clients aux choix les plus simples. Aller vers le moins cher, le mieux noté, celui dont l'opinion commune dira le plus de bien. Tout le monde choisit donc la même chose, sans jamais savoir si c'est vraiment la plus préférable. Le client est un mouton qui flaire l'air du temps et qui finit par avoir le choix entre se faire raser par une tondeuse bleue ou par une tondeuse rouge. Cela s'applique aussi, hélas, à la politique. Certains second tour d'élection présidentielle sont là pour le rappeler.

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04 février 2009

Pour un système de retraites plus juste

Depuis la fin des « régimes spéciaux », annoncée pendant la campagne et mise en œuvre aux forceps aussitôt après les élections, le débat sur la question des retraites semble se limiter au seul paramètre de la durée de cotisation des salariés. Après les 37 ans et demi, puis les 40 ans pour tous,  le gouvernement a depuis annoncé le passage aux 41 ans de cotisation pour 2012, tout en laissant entendre qu'il y aurait d'autres augmentations par la suite. Pendant ce temps, le Médef suggère de passer à 62 ans en 2020 l'âge minimal de départ en retraite et les députés autorisent l'activité des seniors jusqu'à 70 ans.

IL N'Y AURA PAS DE CHOC DÉMOGRAPHIQUE

Cette focalisation sur l'âge du départ en retraite et la durée de cotisations trouve son origine dans le débat sur le « choc démographique ». Selon l'opinion commune, le départ à la retraite de la génération du babyboom serait sur le point de faire exploser le système par répartition. Or, à bien y regarder, cette idée est loin de se vérifier statistiquement. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le nombre de naissances en France est remarquablement stable. Il a fluctué autour d'une moyenne de 800 000 naissances par an, sans jamais dépasser des limites comprises entre 700 000 et 900 000. Le nombre de naissances est d'ailleurs aujourd'hui à peu près le même que dans les années 1950.

La stabilité de la natalité française a une conséquence. Elle implique une population comparable pour les générations de tout âge. Si les personnes nées en 1952 sont aussi nombreuses que celles qui sont nées en 2008, il ne devrait pas y avoir de problème pour que, dans quelques années, le travail des seconds finance la retraite des premiers.

Les problèmes démographiques ne doivent cependant pas être niés. Ils existent du simple fait de l'allongement de l'espérance de vie. L'INSEE prévoit ainsi qu'en 2050 l'espérance de vie à 60 ans pourrait atteindre 30,4 ans pour les femmes et  26,2 ans pour les hommes. Le temps de retraite d'une vie pourrait donc approcher le temps d'activité. Et si l'on intègre l'enfance et la scolarité, la durée d'inactivité d'une vie moyenne devrait être supérieure à sa durée d'activité.

Comment ne pas se réjouir d'une telle perspective ? Aider l'être humain à se libérer progressivement du travail, tel devrait être l'objectif d'un socialiste. Penser la retraite comme une nouvelle vie émancipée de la servitude sociale que constitue le travail n'a rien pour nous gêner. A condition toute fois que cette émancipation ne se transforme pas en une aliénation par rapport aux conditions de vie.

UN SYSTEME INJUSTE ET COMPLEXE

Car là réside sans doute le fond du problème des retraites. Contrairement aux idées reçues, l'augmentation continuelle des durées de cotisation n'a pas tellement allongé l'âge moyen de départ en retraite. Aujourd'hui, les salariés prennent leur retraite à 58 ans et demi. Beaucoup, alors, ont déjà cessé leur activité professionnelle et transforment simplement leur indemnisation chômage en pension de retraite. Pour ces personnes, allonger la durée de cotisations revient en fait à augmenter leur période de chômage et à diminuer la pension qu'il reçoivent.

Disons les choses clairement. Les inégalités en matière de retraite sont scandaleuses et les réformes actuelles ont tendance à les accroitre. Les salariés les plus précaires sont aujourd'hui doublement pénalisés. Non seulement leur retraite est plus faible, puisqu'elle est indexée sur les revenus salariaux qu'ils ont touché pendant leur activité, mais elle dure également moins longtemps, puisque leur espérance de vie est plus faible que celle des cadres. Par ailleurs, le plafond de la sécurité social implique une exonération partielle de cotisation pour les plus hauts salaires, tout en multipliant les régimes complémentaires au régime de base. Au total, ce sont souvent les salariés les plus pauvres qui financent les retraites les plus généreuses.

Injuste socialement, notre système de retraite s'avère aussi excessivement complexe à l'usage. Personne n'est capable de prévoir quel sera le montant de sa retraite. Il faut dire que chaque retraité touche en moyenne des pensions provenant de 2,3 régimes différents, ce qui ne facilite pas les calculs! Alors pourquoi ne pas tout remettre à plat et recommencer à zéro ? Pourquoi ne pas créer un système plus simple, plus lisible et plus juste socialement ?

LA SOLUTION DE PIKETTY

C'est à cette tâche que se sont attelés Antoine Bozio et Thomas Piketty, deux économistes classés à gauche. Leur idée s'inspire de la réforme suédoise de 1994. Ils proposent de créer un régime unique, fondé sur la répartition mais ressemblant à une épargne individuelle. Concrètement, chaque salarié se verrait attribué un compte personnel représentant ses droit à la retraite et abondé par une cotisation équivalente à 25% de son salaire (un taux équivalent à celui d'aujourd'hui si l'on intègre les cotisations salariales et patronales). L'État garantirait à ce compte une rémunération de 2% par an en plus de l'inflation. Ce rendement se justifie en raison de l'accroissement annuelle des salaires qui, sur le long terme, suit à peu près l'augmentation de la productivité du travail. Ainsi, le salarié aurait l'impression d'accumuler une épargne qu'il pourrait solder au moment de sa retraite. Dans l'exemple proposé comme illustration de ce système, un salarié qui commence à travailler à 25 ans et qui gagne 2000 euros brut par mois pourrait bénéficier, au bout de 40 ans de cotisations (soit à 65 ans), d'un capital de 377 000 euros de retraite, équivalent à une pension de 1540 euros nette par mois pendant 20 ans (c'est à dire son espérance de vie). Le montant ce cette pension serait indexé sur l'inflation mais les auteurs envisagent également un système de pension indexé sur les salaires, comme cela était le cas avant la réforme de 1993.

Ce système aurait plusieurs avantages. Tout d'abord, il est simple et lisible pour les salariés. Comme chacun peut calculer à tout moment le montant de son capital, cela rassure les cotisants sur leurs droits à la retraite et évite les comportements de sur-épargne qu'ils pourraient adopter en fin de carrière. En second lieu, les cotisations ne sont plus perçues comme un impôt, mais apparaissent comme une épargne individuelle. Le salarié n'a ainsi plus l'impression de payer « pour les autres » mais voit ses cotisations comme un revenu différé. Ce système a donc l'avantage de déplacer le débat de la question de la durée de cotisation à la question du taux de cotisation. Il ne faut pas négliger cet apport. En cas de crise de financement, il peut être plus facile politiquement (et plus adroit socialement) d'augmenter le taux de cotisation de 25% à 26% par exemple, plutôt que de chercher à faire travailler les personnes âgées. Enfin, ce nouveau système de retraite serait  plus juste. En effet, en raison du rendement de 2% appliqué au compte retraite, chaque euro cotisé en début de carrière vaudra 2,21 euros 40 ans plus tard. De ce fait, les premières cotisations contribuent bien davantage au capital retraite que les dernières. A la différence du système actuel qui valorise les cadres qui ont eu des promotions tardives, le système proposé par Piketty valorise les premiers salaires. En d'autres termes, les salariés qui sont restés au même niveau salarial toute leur vie (par exemple au SMIC) sont relativement avantagés par rapport à ceux qui ont bénéficié d'augmentations tout au long de leur carrière.

Afin de rendre ce système encore plus juste, les auteurs prévoient même d'indexer le montant des pensions sur l'espérance de vie constatée dans la profession. Par exemple, les cadres pourraient voir leur capital divisé en 25 ans alors que les ouvriers bénéficieraient d'une division par 15, plus conforme à leurs espérances de vie respectives. Évidemment, ce genre de compte pourrait poser un problème politique en donnant l'impression de segmenter les populations alors que l'idée de départ était au contraire de généraliser un système unique. D'autre part, il n'est pas sûr que la prise en compte des espérances de vie catégorielles ne soit pas ressentie comme une autre forme d'injustice, ou pire, comme une abdication face à la fatalité sociale.

UNE FAUSSE CAPITALISATION

Mais allons plus loin dans la critique. Quitte à repartir de zéro, ne devrait-on pas une bonne fois pour toute sortir de la logique de « fausse capitalisation » sur lequel ce système est fondé ? Les auteur considèrent en effet que pour que les cotisations retraites soient politiquement acceptées, il convient d'entretenir le mythe d'une épargne individualisée. Mais la réalité est très différentes. Ce n'est jamais l'épargne accumulée individuellement qui finance les retraites, mais l'ensemble des actifs. Notons que cela est vrai dans tout système de retraite, y compris dans un système par capitalisation. A l'échelle macro-économique, le niveau de vie des inactifs est toujours financé par l'activité des autres. Pour illustrer ce fait on peut raisonner par l'absurde. Si tout le monde décidait en même temps d'arrêter de travailler et de vivre sur son épargne, il n'y aurait naturellement plus personne pour produire et répondre à la demande de consommation. La valeur de l'épargne accumulée par chacun tomberait instantanément à zéro.

Le système imaginé par Piketty donne à chacun l'impression d'accumuler une épargne tout au long de sa période d'activité. Mais au final, ce sont toujours les cotisations des salariés du moment qui financent les pensions des retraités. Or, d'ici à 2050, rien ne garantit que les salaires futurs pourront assumer ce financement. En effet, ce système est non seulement soumis aux aléas démographiques, mais il est également corrélé au rapport de force capital/travail. L'histoire récente montre que rien ne garantit la progression des salaires. Entre 1982 et 2006, la part des salaires dans le PIB français est tombée de 66,5% à 57,2%. De ce fait, la proposition de Piketty revient à faire financer les pensions des retraités à partir d'un volume de salaires en constante régression. Système injuste et surtout très fragile.

La gauche au contraire a toujours milité pour un financement équitable des pensions de retraites, qui ne reposerait pas uniquement sur les contributions salariales, mais qui impliquerait les revenus du capital. Dans cette optique, si Piketty considère que les besoins de financement des pensions de retraites peuvent être assurés par une taxation égale à 25% des revenus salariaux, le même montant pourrait être collecté par un prélèvement de 14,3% sur l'ensemble du PIB, ce qui serait évidemment bénéfique aux salariés.

POUR UNE PENSION UNIVERSELLE ÉGALE AU SMIC

Mais allons plus loin dans la réflexion. Si nous considérons d'une part que le financement des retraites n'est pas un revenu salarial différé mais une ponction sur l'activité économique, et d'autre part que cette ponction n'a pas à se limiter aux revenus salariaux, alors nous ouvrons logiquement la voie à un système de retraites totalement détaché de la question salariale, dont l'organisation et le financement n'ont pas être gérés par les partenaires sociaux, mais par l'État. Dans ce cadre, il n'y a pas non plus de raison d'indexer les pensions sur le montant des cotisations versées. Dans la logique des allocations familiales, on pourrait envisager des pensions de retraites indépendantes des revenus salariaux passés, et donc d'un montant identique pour tous. Cette perspective ouvrirait la voie à un changement total de paradigme, puisque nous passerions d'une logique d'assurance, dont les droits  sont proportionnels aux cotisations versés, à une logique fondée sur l'idée du revenu universel.

Paradoxalement, allouer à chaque personne de plus de 60 ans une pension mensuelle égale au SMIC à plein temps serait moins coûteux que le système actuel. En effet, alors que la part des retraites dans le PIB est actuellement d'environ 13%, l'instauration de ce système ne coûterait que 8,8% du PIB. Et en 2050, lorsque le pouvoir d'achat du SMIC sera équivalent à 2200 euros d'aujourd'hui (si on fait l'hypothèse d'une augmentation du SMIC indexée sur les salaires), et alors que la France comptera 24 millions de personnes de plus de 60 ans (pour une population totale de 70 millions), le système fondé sur une pension universelle égale au SMIC sera aussi coûteux que le système proposé par Piketty, puisqu'il nécessitera un besoin de financement inférieur à 15% du PIB.

Bien entendu, une pension équivalente au SMIC représentera une perte de revenu pour un certain nombre de retraités. Mais instaurer un tel système représenterait une amélioration significative des conditions de vie de la majorité des personnes âgées. Plus d'un salarié sur deux qui part aujourd'hui en retraite avec une carrière complète à son actif touche moins de 800 euros par mois. Par ailleurs, le minimum vieillesse, qui concerne 600 000 personnes de plus de 65 ans est inférieur à 650 euros par mois. Au total, dans le système actuel, une très grande majorité des plus de 60 ans seront loin d'atteindre un revenu proche du SMIC dans les années qui viennent. Et dans la mesure où les pensions sont indexées sur les prix et non sur les salaires, cet écart est appelé à s'accroitre inexorablement.

Pour appréhender la question des retraites, il convient de partir de postulats simples. La retraite doit permettre à chaque chacun de vivre décemment. Elle ne peut donc être inférieur au SMIC. Elle doit bénéficier à toute personne de plus de 60 ans. Elle doit avantager ceux qui ont eu les revenus les plus faibles et qui n'ont pas pu épargner durant leur vie active. Elle doit être claire et lisible pour tous. Elle doit s'intégrer dans une perspective plus large de partage des richesses, et reposer sur l'ensemble des revenus et pas uniquement sur les revenus du travail. Elle doit être financée à long terme et prévoir l'augmentation attendue de l'espérance de vie. La pension universelle égale au SMIC dès 60 ans remplit chacun de ces postulats.

* A lire: "Pour un nouveau système de retraite - Des comptes individuels de cotisations financés par répartition", de ANTOINE BOZIO et THOMAS PIKETTY

* A consulter (cela ne figure pas dans le bouquin de Piketty), les prévisions de l'INSEE sur l'évolution des espérances de vie.

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