Vue de gauche

Qu'est-ce que la gauche aujourd'hui ?

09 février 2009

Vive la concurrence!

Enfin ! Après des années de bataille acharnée, un 4ème opérateur va faire son entrée sur le marché du téléphone mobile. Free, inventeur de la Freebox et spécialiste de l'internet lowcost est attendu pour terrasser l'abominable oligopole que les gouvernements ont laissé prospérer. Car on le sait depuis leur condamnation à 534 millions d'euros d'amende en 2005 : la concurrence, ça commence à quatre. En dessous, le marché n'est pas assez fluide, les entreprises s'entendent sur les prix, faussent les parts de marché et le consommateur est floué. Mais rassurez-vous, grâce au 4ème opérateur, non seulement les prix vont baisser de 7%, nous explique Luc Chatel, ministre de la consommation, mais le marché va croître également de 7% ! Magie de la loi du marché : plus les consommateurs paient moins cher, plus ils dépensent plus. Il faut bien que le gâteau s'accroisse si l'on veut financer un quatrième réseau d'antennes-relais et payer les dividendes d'un quatrième lot d'actionnaires.

Déjà en 2007 c'était la même histoire. Avant on avait le 12, un monopole coûteux et inefficace, comme chacun sait, avec son prix unique, qui trouvait bêtement un numéro de téléphone à celui qui avait égaré son agenda. Maintenant on a les 118. Plein de services géniaux, chantés par des gentils moustachus en pyjama rouge. Et plein de prix aussi. Tous différents. Magie de la loi du marché : on est enfin libre de payer n’importe quel prix pour n’importe quoi.

L'histoire a commencé pendant les années 80, lorsqu’il fallait « faire l'Europe ». Comme l'Europe c'est l'économie, que l'économie c'est le marché et que le marché, c'est la concurrence, il fallait donc « libéraliser », c’est-à-dire laisser les énergies capitalistes abattre les monopoles d'État et développer des offres nouvelles. Car la concurrence, bien sûr, c'est la bataille des idées, c'est l'innovation, c'est la compétition des services ! Dans l'ancien système, il y avait des usagers. C'était triste comme la Pologne communiste. Maintenant, avec la concurrence, il y a des clients, qui grâce à leur choix éclairé par la publicité et le marketing, créent des empires et abattent les canards boiteux. Malheur à l'entreprise qui manque de respect à ses clients ! Si elle leur déplaît, ils « feront jouer la concurrence », baisseront le pouce et l’enverront aux oubliettes.

Parfois les clients sont tellement exigeants qu'ils poussent les producteurs à réduire leurs coûts, ce qui veut dire, le plus souvent, licencier et délocaliser. Mais, curieusement, jamais l'exigence des clients ne parvient à faire baisser les profits. Au contraire, plus on laisse la concurrence faire son œuvre, plus les profits grimpent. C'est que les entreprises sont également soumises à la loi des marchés financiers. Et dans ces marchés-là, les rois du monde, ce sont les investisseurs. Les banques choisissent à qui elles prêtent, les actionnaires jouent la concurrence et n'accordent leurs capitaux qu'aux sociétés qui savent maximiser les dividendes. Non seulement ils financent, mais en plus ils décident qui sera au conseil d'administration et à combien se monteront les bonus et les golden parachutes. C'est qu'il faut bien rémunérer les patrons. Tous les conseils d'administration de toutes les sociétés ne sont-ils pas en concurrence pour les meilleurs patrons, ceux qui sont les plus influents ? Car un bon patron, c'est un patron qui a des amis dans les ministères, dans l'autorité de régulation et aussi chez les autres patrons, surtout les patrons des… entreprises « concurrentes » ! Dans ces conseils d’administration où ils siègent tous et se connaissent tous, ils peuvent donc boire le verre de l’amitié en discutant marché, innovation, concurrence, profit, bonus, stock-options.

Mais trêve de médisance. Parfois la concurrence, ça fonctionne vraiment ! Prenez la télévision. Aucune entente entre les chaînes. La compétition est féroce pour les parts d'audience et les recettes publicitaires. Du coup, les émissions les plus vulgaires sont systématiquement privilégiées. Car les cerveaux disponibles sont des cerveaux reposés. Psychologues et études de marché sont formels : un exposé sur la physique quantique n'a aucune chance d'attirer en masse la ménagère de moins de 50 ans. Seules quelques émissions formatées, une coupe du monde de foot ou la vingtième diffusion de la Grande vadrouille sont assurés de faire de l'audience. Conséquence : toutes les chaînes se ruent sur les mêmes programmes et les mêmes matches de foot. Au lieu d'accroître la diversité et le choix des « clients », les forces concurrentielles poussent les diffuseurs à resservir sans cesse les mêmes plats froids. Partout la concurrence fait vendre les mêmes marchandises, suivre les mêmes stratégies, investir dans les mêmes marchés. A l'époque glorieuse de la bulle Internet les investisseurs en concurrence n'ont-ils pas tous spéculé sur la « nouvelle économie » ? Et les banques n'ont-elles pas toutes acheté des produits titrisés à base de subprime ?

Et le consommateur dans tout ça ? Comment choisir face à l'uniformité ? La mise en concurrence pousse logiquement les clients aux choix les plus simples. Aller vers le moins cher, le mieux noté, celui dont l'opinion commune dira le plus de bien. Tout le monde choisit donc la même chose, sans jamais savoir si c'est vraiment la plus préférable. Le client est un mouton qui flaire l'air du temps et qui finit par avoir le choix entre se faire raser par une tondeuse bleue ou par une tondeuse rouge. Cela s'applique aussi, hélas, à la politique. Certains second tour d'élection présidentielle sont là pour le rappeler.

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