20 octobre 2008
Pour sortir de la crise
La crise actuelle est la superposition de trois crises. Il faut d’abord répondre à l’urgence qui est la crise de liquidités. En panne de confiance, les banques ne se prêtent plus entre elles et ne prêtent plus aux entreprises et aux ménages. Pour préserver le crédit, qui est essentiel au bon fonctionnement de l’économie, l’Etat doit donc intervenir et constituer un pôle public bancaire. Les nationalisations et les prises de participation doivent être définitives et assureront à l’Etat les moyens de contrôler le bon travail des banques.
Il faut en second lieu résoudre la crise financière. Plutôt que de racheter les créances douteuses du secteur financier, les pouvoirs publics doivent soutenir les ménages en situation de faillite en leur donnant les moyens financiers de faire face à leurs obligations. Toute aide au secteur financier doit donner lieu à des contreparties qui peuvent passer par la nationalisation confiscatoire des entreprises qui ont échouées. Il ne s’agit pas simplement de punir les dirigeants. Il faut aussi punir les actionnaires qui ont élu ces dirigeants.
Troisièmement, cette crise est le produit de la faillite d’un modèle économique fondé sur l’idéologie libérale. Il faut donc revoir en profondeur les règles qui régissent la finance et le commerce. Afin de limiter la spéculation stérile, il faut taxer les mouvements de capitaux. Inutile d’attendre un consensus général. C’est parfaitement possible de le faire à l’échelle de l’Europe. Il faut également interdire les transactions qui vont ou qui viennent de pays ou territoires à la législation laxiste (paradis fiscaux). Enfin, il faut garder à l’esprit que cette crise est une conséquence de la pauvreté et de la stagnation des salaires. Les gouvernements doivent donc préserver les travailleurs de la concurrence des pays à bas coût en imposant des taxes à toute importation qui viennent d’un pays qui pratique le dumping social ou environnemental.
17 octobre 2008
Aux origines de la crise: la faillite de Bretton Woods
A l'heure où l'on parle d'un « nouveau Bretton Woods », il convient de rappeler que les accords de Bretton Woods n’ont pas suffit à transformer durablement le capitalisme. Il faut en tirer la leçon et proposer une réforme beaucoup plus ambitieuse, fondée sur l’encadrement strict des pratiques commerciales.

Nous sommes en juillet 1944, dans la petite ville paisible de Bretton Woods. C’est dans ce décor somptueux des montagnes blanches du New Hampshire que les représentants de 45 pays alliés se réunissent. Leur objectif : établir un système monétaire international qui permettra le retour de la paix et du développement économique. Mais cette conférence n’est en réalité qu’une habile mise en scène, car cela fait des années que les délégations anglaises et américaines en négocient les détails entre elles. Quelques jours auparavant, White et Keynes, qui dirigent respectivement les délégations américaine et britannique, se sont même rencontrés dans un hôtel d’Atlantic City afin d’aplanir leurs derniers différents.
L’enjeu est considérable. La crise de 1929, et les guerres commerciales qui l’ont suivi avaient profondément déstabilisé l’économie mondiale. Aussi, pour éviter le dumping monétaire et sécuriser les transactions, il fut décidé d’établir un système de parité fixe entre les monnaies. La logique en était fort simple : chaque monnaie devait être convertible en un montant fixe de dollars, tandis que le dollar était convertible en or. La pérennité de ce système reposait sur la capacité des pays à maintenir la valeur de leur monnaie, ce qui impliquait de garder suffisamment de dollars (ou d’autres monnaies convertibles) en réserve, par rapport à la quantité de monnaie créée. La convertibilité du dollar reposait quant à elle sur les formidables réserves en or des Etats-Unis, détenteurs à l'époque de 80% de l’or mondial.
UN ACCORD PAS SI CLAIR
Si les délégations anglaises et américaines parvinrent à se mettre d’accord sur les grandes lignes de ce plan, ils s’opposèrent néanmoins sur son application et sur sa logique. Keynes avait parfaitement conscience des limites des accords de Bretton Woods, a tel point qu’il hésita à en recommander le rejet. Retenons deux idées de Keynes particulièrement innovantes pour l’époque et rejetées par les américains. La création d’une monnaie internationale, le bancor, qui se serait appuyée sur une banque centrale mondiale (et que le couple FMI / dollar a remplacé) ; la création d’une organisation chargée de réguler les échanges commerciaux et qui interdirait les pratiques de dumping. Keynes considérait en effet les déséquilibres commerciaux comme profondément destructeurs pour la stabilité du système. Il militait pour qu’en cas de déséquilibre commercial entre partenaires, les deux parties soient contraintes de changer de politique. Au contraire, dans la vision de Bretton Woods défendue par les américains, seul le pays en déficit était tenu de régulariser sa situation. Il devait emprunter auprès du FMI pour reconstituer ses réserves de change, et accepter en échange un plan d’ajustement structurel ou une dévaluation.
Absentes de la déclaration finale des accords de Bretton Woods, les idées de Keynes sur le commerce ne furent pas immédiatement abandonnées. En 1948, la Charte de la Havane prévoyait la création d’une Organisation internationale du commerce (OIC). Dans son concept, l’OIC était une institution des Nations unies qui cherchait le développement économique et social avant le développement du commerce. Elle avait pour mission de préserver des normes de travail équitables chez ses signataires, en collaboration avec l’Organisation internationale du travail. Enfin, et cela était sans doute le plus important, elle promouvait l’équilibre structurel des balances commerciales. Rejetée par le Congrès américain, elle ne fut jamais appliquée. Dès lors, ce fut l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), signé un an plus tôt par un groupe restreint de pays, qui s’appliqua. Or, les deux systèmes n’étaient pas équivalents. Le GATT n’était qu’un accord technique visant à limiter les droits de douanes des principales puissances industrielles. Avec le Plan Marshal, qui rendait solvables les économies européennes, les Etats-Unis avaient en effet tout à gagner à la libéralisation du commerce. C’est donc l’accord du GATT qui régula les échanges mondiaux pendant presque cinquante ans, jusqu’à la création de l’Organisation mondiale du commerce en 1995, qui poursuit cependant la logique libre-échangiste du GATT.
LA FAILLITE DE BRETTON WOODS
Mais l’absence d’encadrement sérieux des pratiques commerciales précipita la chute du système de Breton Woods. Pour qu’elle fonctionne durablement, la logique de la parité fixe nécessitait une répartition équilibrée des réserves en dollars, chose qui n’était possible que si les balances commerciales étaient structurellement équilibrées. Mais à la différence de l’OIC, le GATT ne permettait pas un tel équilibre. Les pays en déficits étaient toujours en manque de dollars, et donc empruntaient au FMI, tandis que les pays exportateurs, comme l’Allemagne, avaient tendance à en accumuler. Entre les prêts du FMI, qui permettaient de créer des dollars là où il en manquait, et les réserves croissantes des économies exportatrices, le système était globalement inflationniste en dollars.
Pour les pays exportateurs qui disposaient d’importantes réserves, la tentation était forte de demander leur conversion en or. Dès la fin des années 60, le niveau d’accumulation de ces pays était tel qu’il condamnait le maintien de la convertibilité du dollar. Le choc viendra de la détérioration brutale de la balance commerciale américaine, au début des années 70, qui entraîna une exportation massive de la monnaie américaine et mit fin à sa convertibilité. Ce fut le retour à un système de change flottant… et la fin de Bretton Woods.
Libérés de la contrainte liée à l’obligation de convertibilité, l’économie américaine put profiter pleinement de la force institutionnelle de sa monnaie. Pendant trente ans, les Etats-Unis s’appuyèrent sur leur puissance financière pour compenser leur déficit commercial croissant par un endettement tout autant croissant. Ils trouvèrent ainsi un moyen commode de financer investissements et consommation. C’est ce système, fondé sur l’endettement massif, qui trouve aujourd’hui ses limites. La crise actuelle est la conséquence de la faillite de Bretton Woods, qui elle-même est une conséquence de l’absence de régulation sérieuse du commerce mondial. Espérons que cette leçon aura été retenue. Il sera toujours possible, lors d’un éventuel « nouveau Bretton Woods » de reprendre la charte de la Havane et de transformer l’OMC en OIC.
10 octobre 2008
L’argent dette, de Paul Grignon
Une vidéo circule de plus en plus
sur le web, ces dernier temps, « l'argent dette » de Paul
Grignon. Extrêmement pédagogique, elle explique comment l’argent est créé par
les banques, en contrepartie d’une dette, c'est-à-dire d’une promesse de remboursement. Les titres
qui circulent dans les marchés, et en particulier les titres hypothécaires,
correspondent donc à des « promesses » dont la valeur est, comme
toute promesse, intimement liée à la foi qu’on leur accorde.
L'Argent Dette de Paul Grignon (Money as Debt FR) from Bankster on Vimeo
Endettement
comparé en % du PIB en 2006

Source: Sapir 2008
La seconde partie de la vidéo (après la première demi heure), plus politique et polémiste, doit être considérée avec prudence. Deux raisonnements sont en effet incomplets. Tout d’abord, l’idée selon laquelle la dette globale augmente de façon exponentielle est fausse. Deux mécanismes viennent réduire les mécanismes de création monétaire : la faillite des emprunteurs (dont le volume n’est pas négligeable) et l’inflation (qui n’est pas évoquée à ce moment-là de la vidéo). En effet, si les taux d’intérêt sont égaux à l’inflation, alors le volume de la dette globale reste stable en valeur. Si l’on prend en compte les faillites, il faudrait alors que les taux d’intérêt bancaire soient légèrement supérieurs au taux d’inflation pour empêcher la croissance de la dette. Au total, il n’y a aucune raison pour considérer que sur le long terme la croissance monétaire est exponentielle. La période actuelle montre qu’on peut détruire massivement de la monnaie lorsque la sphère financière décroche trop de la sphère réelle.
L’autre analyse infondée concerne la relation entre croissance économique et limites écologiques. L’argument selon lequel il ne peut y avoir de croissance durable dans un monde fini est fallacieux. En effet, la croissance économique n’est pas nécessairement une croissance matérielle qui suppose un prélèvement supplémentaire de ressources naturelles. En réalité, la dimension matérielle de la croissance est faible. Les services sont nettement majoritaires dans la production d’une économie et ceux-ci ne sont pas consommateur de ressource. Par ailleurs, il ne faut jamais oublier que la croissance n’est jamais qu’une création de valeur. Or, il n’y a pas nécessairement corrélation entre la valeur d’un bien et son impact écologique ou sa consommation de ressources. Je ne suis pas sûr par exemple, qu’un écran LCD soit plus consommateur de ressources qu’un écran à tube cathodique. Les voitures d’aujourd’hui sont plus économes en ressource que celles d’il y a 30 ans. Cela ne les empêche pas d’avoir davantage de valeur. Enfin, le recyclage, est une matière de créer de la valeur supplémentaire en diminuant l’exploitation des ressources de la planète.
Au total, cette vidéo est extrêmement intéressante et pédagogique, mêmes si certains raisonnements sont incomplets dans sa deuxième partie. Pour avoir enseigné les mécanismes de création monétaires, je sais à quel point c’est difficile à faire comprendre. La première demi-heure est à ce titre un chef d’œuvre sur le plan pédagogique.